Ancien prisonnier politique, Hamou Boumedine rejette la sécession du MAK et plaide pour une Algérie démocratique
- 15 déc. 2025
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Deux jours avant la proclamation unilatérale d'indépendance de la Kabylie par le MAK, le militant Hamou Boumedine a fermement rejeté le séparatisme et plaidé pour un renouveau démocratique de l'Algérie. Dans une longue contribution publiée jeudi, cet ancien prisonnier politique dénonce un projet né du “désespoir” et rappelle que les Kabyles ont toujours privilégié la voie démocratique.
Ferhat Mehenni a franchi le Rubicon samedi en annonçant l'indépendance de la Kabylie. Une décision qui suscite autant de réactions indignées du pouvoir algérien que de débats au sein même de la communauté kabyle. C'est dans ce contexte explosif que Hamou Boumedine, militant et ancien détenu d'opinion, a publié jeudi une contribution qui tranche avec l'agitation ambiante. Selon lui, le séparatisme n'est pas la solution, et la Kabylie a toujours combattu pour la démocratie, jamais pour la division.
Pour Boumedine, cette proclamation unilatérale doit d'abord être lue comme “l'échec de tout ce qui a été entrepris par l'État algérien depuis 1962 pour construire une collectivité nationale”. Mais cet échec ne justifie en rien, selon lui, de “précipiter la Kabylie dans un ravin”. Car si l'État a failli, la sécession porterait en elle les germes d'une catastrophe bien plus grande.
Une sécession qui mène à la guerre civile
L'ancien détenu ne mâche pas ses mots. “L'idée d'indépendance de la Kabylie est née du désespoir, et le désespoir ne peut constituer à lui seul un projet politique”, écrit-il. Dans un pays marqué par l'autoritarisme et l'absence de débat démocratique, la séparation ne pourrait, selon lui, se réaliser que dans la violence. “La sécession, dans un pays du tiers-monde, et plus encore dans un État dictatorial, ne peut se concevoir que dans la violence armée”, affirme-t-il, avant d'ajouter que cela ne produirait que “le plus odieux des affrontements : la guerre civile”.
Boumedine s'en prend directement aux contradictions du discours indépendantiste. Comment, demande-t-il, qualifier le pouvoir algérien de “dictature raciste” tout en espérant obtenir de lui “une séparation à l'amiable” ? “C'est de l'infantilisme politique de croire qu'un État peut se laisser amputer d'un territoire comme s'il s'agissait d'un simple partage successoral”, tranche-t-il.
Plus grave encore, il interpelle Ferhat Mehenni sur les conséquences de ses déclarations récentes. Lorsque le président du MAK affirme que tout intellectuel kabyle opposé à l'indépendance est un “criminel”, Boumedine lui demande d'expliquer “quel sort serait réservé à la diaspora interne kabyle” dont le chef du MAK revendique pourtant le nombre, “tout en l'exposant à un avenir comparable, au mieux, à celui des pieds-noirs en 1962”.
Les alliances avec l'extrême droite, un “cocktail explosif”
Le militant s'attaque également aux rapprochements du MAK avec certains milieux politiques étrangers. “La recherche de soutiens auprès de l'extrême droite française ou israélienne constitue un cocktail explosif qui éclatera au visage des Kabyles eux-mêmes”, prévient-il. Pour lui, “on ne se libère pas en vendant son âme au diable, ni en se frottant à des accointances dont on devrait normalement s'éloigner comme de la peste”.
Sur la question de la légitimité, Boumedine rappelle un principe fondamental : “Si chacun a le droit de s'exprimer sur la Kabylie, nul n'a le droit de parler en son nom sans mandat démocratique”. Et de rappeler que la dernière grande mobilisation kabyle fut celle du Hirak, mouvement qui unissait la région au reste du pays. Il cite même un ami “souverainiste kabyle” rencontré lors de la marche du 9 mars 2019 à Tizi Ouzou, qui lui aurait confié : “Cette marche est un véritable référendum contre le projet indépendantiste”.
Reconnaître le particularisme sans céder au séparatisme
Cela ne signifie pas pour autant nier l'existence d'une question kabyle. Boumedine reconnaît l'existence d'un “particularisme historique, politique et culturel” et pose la vraie question : “Comment articuler une identité régionale affirmée et une identité nationale partagée?”. Sa réponse passe par le multiculturalisme et l'abandon du système “centralisé et jacobin de l'État”. Il plaide pour des “droits collectifs” qui permettraient aux communautés de défendre leur identité singulière, à l'image de ce que font d'autres pays ayant opté pour la décentralisation.
L'ancien prisonnier politique insiste sur un point historique : les affrontements entre la Kabylie et le pouvoir central après 1962 n'ont jamais été “exclusivement identitaires ou régionales”. “Le combat démocratique y a toujours occupé une place centrale”, rappelle-t-il, soulignant que “les Kabyles ont toujours privilégié la démocratie pour résoudre les problèmes politiques et identitaires”.
Pour Boumedine, la vraie urgence n'est pas la sécession mais la démocratisation. Il décrit un pays qui a pris “à une allure folle et fulgurante, le chemin contraire de l'histoire” depuis 2021, avec une répression “inédite” contre les libertés et un niveau d'arrestations arbitraires “jamais vu depuis 1962”. L'article 87 bis a, selon lui, “consacré la criminalisation de toute pensée différente”, transformant l'opposition politique en actes subversifs.
Cette dérive autoritaire a conduit à “l'étouffement de la parole interne” et poussé à l'exil intellectuels, artistes et opposants politiques. “La déperdition de l'élite politique et culturelle a pris, ces dernières années, des proportions plus grandes encore que durant la décennie noire”, déplore-t-il.
Face à cette situation, Boumedine appelle à un “processus démocratique intégrateur” et à un “contrat renouvelé d'unité nationale, inspiré de l'esprit du Congrès de la Soummam”. C'est pour lui “le meilleur hommage qu'on puisse rendre à nos martyrs de 1954”.
Dans le climat de tension actuel, cette voix dissonante rappelle que le débat sur l'avenir de la Kabylie ne se résume pas à un choix binaire entre le statu quo autoritaire et la sécession. Entre ces deux impasses, il existe une troisième voie : celle de la démocratie et du pluralisme.
Sophie K.



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