Constantine 1986, la révolte effacée de la mémoire nationale

Quarante ans ont passé. Quarante ans depuis que Constantine a vécu l'une des plus violentes explosions sociales de l'Algérie indépendante. Quarante ans depuis que des milliers de lycéens, d'étudiants et de jeunes des quartiers populaires ont investi les rues, affronté les forces de l'ordre et défié un système qui semblait alors inébranlable. Pourtant, aujourd'hui, rares sont ceux qui connaissent encore cette histoire. Plus rares encore sont ceux qui en parlent.
L'histoire officielle a retenu peu de choses des émeutes de Constantine. Pourtant, en novembre 1986, la ville a connu plusieurs jours d'affrontements, des victimes, des arrestations de masse et une répression judiciaire sévère. Quarante ans plus tard, alors que les témoins disparaissent peu à peu, le devoir de mémoire impose de revenir sur cette révolte reléguée aux marges de l'histoire nationale.
Dans la mémoire officielle, novembre 1986 occupe une place infime. Dans les archives de presse, les traces sont dispersées. Dans les manuels scolaires, le silence est presque total. Comme si les événements de Constantine avaient été engloutis par le temps. Comme si une ville entière n'avait jamais connu plusieurs jours d'émeutes, de répression, d'arrestations massives et de procès expéditifs.
Pourtant, les faits sont là.
À l'automne 1986, la tension est déjà palpable dans l'Est algérien. Des mouvements de protestation secouent les lycées de Constantine. Les élèves contestent l'introduction de nouvelles épreuves d'instruction religieuse et d'éducation politique au baccalauréat. Assemblées générales, grèves et manifestations se succèdent tandis que les interventions policières se multiplient. La contestation dépasse rapidement le cadre scolaire.
Le 7 novembre, le climat bascule. À la cité universitaire Zouaghi, des étudiants se réunissent pour dénoncer leurs conditions de vie. Le refus de l'administration d'engager le dialogue fait monter la colère. Des groupes d'étudiants quittent alors la résidence universitaire et bloquent la route de l'aéroport. La réaction est brutale.
Les événements de novembre 1986, publiée dans l'Annuaire de l'Afrique du Nord, décrit l'intervention des brigades antiémeutes, l'usage de gaz lacrymogènes, les poursuites dans l'enceinte universitaire, les chiens policiers et de nombreuses arrestations.
Le lendemain, le mouvement échappe à tout contrôle. Les étudiants exigent la libération de leurs camarades arrêtés. Dans plusieurs quartiers, des jeunes rejoignent la mobilisation. L'exaspération sociale accumulée depuis des mois éclate au grand jour. La ville tout entière entre dans une phase d'affrontement ouvert.
Du 8 au 10 novembre, Constantine devient l'épicentre d'une révolte urbaine d'une ampleur rarement évoquée aujourd'hui. Le centre-ville est le théâtre de heurts violents. Des édifices publics sont pris pour cible. Les affrontements se généralisent. Encyclopædia Universalis, rapporte que les manifestants « mettent à sac le centre de la ville et s'opposent aux forces de l'ordre ». Selon les sources universitaires citées par l'encyclopédie, quatre personnes, dont un policier, trouvent la mort durant les troubles tandis que de nombreux manifestants sont arrêtés.
Puis vient la répression judiciaire.
Les 11 et 12 novembre, les tribunaux tournent à plein régime. Selon Encyclopædia Universalis, 186 personnes sont condamnées en seulement trois audiences à des peines allant de deux à huit années de prison ferme. Au même moment, des voix commencent à dénoncer les violences policières et les conditions des arrestations.
Les semaines suivantes, de nouveaux témoignages émergent. Des documents politiques de l'époque évoquent des détentions prolongées, des assignations à résidence ainsi que des allégations de torture et de mauvais traitements.
Ce qui frappe aujourd'hui n'est pas seulement la violence de ces journées mais l'ampleur de leur disparition du récit national.
Les événements de novembre 1986 n'ont pourtant pas été totalement ignorés par les chercheurs. L'Annuaire de l'Afrique du Nord leur consacre une étude détaillée.
Encyclopædia Universalis les inscrit dans sa chronologie contemporaine de l'Algérie. Deux décennies plus tard, un dossier publié par El Watan reviendra sur cette séquence en soulignant précisément le risque de son effacement. Repris par plusieurs plateformes d'archives, l'article évoque un « mutisme consensuel ou fortuit » autour des émeutes et constate qu'une partie de la jeune génération ignore jusqu'à leur existence.
Les témoignages recueillis au fil des années décrivent pourtant une ville sous tension, des facultés encerclées par les forces de sécurité, des arrestations menées à grande échelle et une peur durablement installée dans de nombreuses familles. Le sociologue M'hammed Boukhobza, cité dans la rétrospective d'El Watan, voyait dans ces événements l'expression d'une évolution des « rancœurs vers la rupture », signe que le malaise social avait atteint un seuil critique.
Mais la mémoire, elle, s'est peu à peu retirée.
Ni cérémonie officielle.
Ni plaque commémorative. Ni travail national de transmission. Les témoins vieillissent, les archives se dispersent et le souvenir collectif s'efface. Une ville qui a connu plusieurs jours d'insurrection, des morts, des centaines d'arrestations et des condamnations massives risque désormais d'être résumée à quelques lignes dans une bibliographie universitaire.
C'est précisément ce qui rend indispensable le travail de mémoire.
Car se souvenir de Constantine 1986 ne consiste pas à glorifier l'émeute ni à réécrire l'histoire. Il s'agit d'abord de reconnaître un fait historique. De redonner une place à celles et ceux qui ont vécu ces journées. De préserver les témoignages tant qu'il en existe encore. D'empêcher qu'un événement majeur de l'histoire sociale algérienne ne disparaisse avec la génération qui l'a connu.
Une nation se construit autant par ce qu'elle commémore que par ce qu'elle choisit d'oublier. Et lorsque l'oubli devient plus puissant que le souvenir, ce ne sont pas seulement des événements qui s'effacent. Ce sont des vies, des parcours, des douleurs et des vérités qui disparaissent avec eux.
Quarante ans après, la question demeure entière : comment un soulèvement qui a embrasé Constantine pendant plusieurs jours a-t-il pu être relégué à ce point dans les marges de la mémoire nationale ? Peut-être parce que certaines pages de l'histoire dérangent davantage lorsqu'elles rappellent non pas la grandeur d'un récit officiel, mais la colère, les fractures et les aspirations d'une jeunesse qui refusait déjà de se taire.
Nadia B



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