Huile de table : la pénurie s'étend, les explications se contredisent

Depuis plus de deux semaines, il faut courir les épiceries d'Alger à Sétif pour trouver un bidon d'huile. Les producteurs assurent que les usines tournent, une partie de la presse met en cause les réseaux sociaux. Un argument déjà entendu en 2021, et toujours sans chiffres à l'appui.
Dans au moins six wilayas, Alger, Bouira, Oran, Tlemcen, Relizane et Sétif, l'huile de table est introuvable ou presque, rapporte notre journal. Les étagères vides défilent sur Facebook, et seules quelques communes de Béjaïa gardent un peu de marchandise.
Le prix, lui, ne bouge pas, en tout cas sur le papier. Le bidon de cinq litres est plafonné à 650 dinars, la bouteille de deux litres à 250 et celle d'un litre à 125, depuis un décret d'octobre 2021.
Côté déclarations, tout s'enchaîne en quelques jours. Le 26 octobre, la ministre du Commerce intérieur, Amel Abdellatif, réunit les producteurs de sucre et d'huile pour passer en revue les stocks de sécurité avant le Ramadan. Le 4 novembre, le groupe La Belle affirme que ses unités fonctionnent sans réduction de l'activité. Le lendemain, Cevital, SIM (marques Zitna et Bahia) et Afia lui emboîtent le pas, à la suite de publications sur les réseaux sociaux.
Le même jeudi, le Premier ministre Sifi Ghrieb lance une plateforme de suivi des prix et de la disponibilité des produits de base et rappelle aux walis qu'ils doivent agir sans attendre, y compris par la répression, contre quiconque chercherait à créer une pénurie ou à fausser les prix. Vendredi, un quotidien arabophone se demande en ligne si de simples rumeurs peuvent déclencher une crise sans cause réelle, et son édition papier de samedi en fait sa une, point d'interrogation compris.
Le titre se contente d'une question, mais la légende de la photo tranche en affirmant que les rumeurs fabriquent la rareté. Un site d'information algérien évoque lui aussi une pénurie qui ne serait pas avérée et une inquiétude nourrie par les publications virales plus que par l'état des stocks.
Le texte est pourtant plus prudent que son emballage. L'économiste Houari Tighersi, de l'université d'Alger, y explique qu'une fausse alerte peut inciter les ménages à acheter plus que leurs besoins et provoquer une rareté bien réelle, même quand la production tient. Il distingue aussi trois formes de rareté, celle que provoque la peur, celle d'un transport ou d'une distribution défaillants et celle que causent un manque de production, de matières premières ou de capacité. Une production qui continue ne garantit pas, dit-il, que les produits arrivent dans les points de vente, et démentir les rumeurs ne dispense pas de reconnaître un manque quand il existe.
Le but affiché est limpide, contenir les achats de précaution. Un site d'information écrit que la sortie de La Belle visait à calmer les réactions de panique, et Tighersi décrit la boucle qui s'enclenche quand des images de rayons vides justifient de nouveaux achats. Aucun élément public ne permet, à ce stade, de lui prêter un autre objectif.
Reste l'autre version, celle d'une source du secteur recueillie par le média économique Maghreb Emergent. Le complexe de Cevital à Béjaïa, considéré comme le premier producteur du pays, ne tournerait qu'à la moitié de ses capacités, faute d'avoir pu mener la maintenance de ses chaînes, des contraintes liées au programme prévisionnel d'importation ayant empêché certaines opérations. La même source précise que le problème ne tient pas d'abord à la disponibilité des matières premières, dont l'importation se poursuit.
Cevital a affirmé jeudi n'avoir enregistré à ce jour aucune perturbation, qui s'ajoute à des faiblesses connues d'une filière qui dépend de matières premières importées, alors que l'usine publique de trituration d'Agrodiv à Jijel n'est toujours pas en service et que celle de Cevital à Béjaïa ne fonctionne que de façon limitée.
L'argument des rumeurs, d'ailleurs, a déjà servi. En mars 2021, Cevital mettait en cause de fausses informations sur les réseaux sociaux, et son vice-président Omar Rebrab évoquait de la désinformation, selon un site économique algérien. À la mi-octobre 2021, le directeur des activités commerciales du ministère du Commerce attribuait l'alerte à une rumeur partie de Batna puis de Constantine, au moment où le gouvernement relevait par décret le plafond du bidon de cinq litres de 600 à 650 dinars.
Les rayons, eux, se vidaient quand même. En janvier 2022, le Premier ministre de l'époque, Aïmene Benabderrahmane, chiffrait la consommation à 1 600 tonnes par jour pour une capacité nationale de 2 000 tonnes. Sur le terrain, des clients affirmaient qu'ils stockaient par peur de manquer, alors que certains grossistes déclaraient que les livraisons quotidiennes des usines ne suffisaient pas. Les deux explications coexistaient déjà, l'achat de précaution d'un côté, une offre insuffisante de l'autre.
Aujourd'hui, les autorités disent vouloir mesurer le problème. Sifi Ghrieb a réclamé jeudi plus de transparence aux détenteurs de stocks, et la plateforme qu'il a lancée doit fournir au gouvernement, aux walis et aux services de sécurité les prix, les quantités produites et vendues et l'état des chambres froides, selon un site d'information. Houari Tighersi demande pour sa part un observatoire national qui publierait ces indicateurs à intervalles réguliers. Les messages des producteurs, eux, ne contiennent à ce stade aucun volume.
Amine B.



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