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Entre peur, résignation et dépendance : Comprendre ceux qui défendent encore le régime

  • il y a 40 minutes
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L’Algérie traverse une phase politique où les tensions entre aspirations citoyennes et pratiques institutionnelles se révèlent avec une netteté croissante. Les atteintes aux droits fondamentaux, régulièrement signalées par des organisations nationales et internationales, ne relèvent plus de faits isolés mais d’un mode de gouvernance qui s’est consolidé depuis 2019. Pourtant, une partie de la population continue de défendre le président Abdelmadjid Tebboune, parfois avec vigueur, parfois avec résignation, souvent avec une forme de loyauté qui interroge. Comprendre ce phénomène n’est pas un exercice de dénonciation, mais une nécessité pour saisir les dynamiques profondes d’un pays où l’espace public reste fragmenté et où les récits concurrents façonnent les perceptions.


La première explication tient à la structure même de l’État algérien, qui demeure le principal pourvoyeur d’emplois, de logements, de subventions et d’autorisations administratives. Dans un tel système, la critique frontale du pouvoir n’est pas seulement un acte politique : elle peut être perçue comme une prise de risque sociale. Beaucoup de citoyens, fonctionnaires ou entrepreneurs, préfèrent maintenir une forme de loyauté publique, même si leurs convictions privées sont plus nuancées. Cette dépendance matérielle produit un réflexe de prudence qui se traduit, dans l’espace numérique comme dans la vie quotidienne, par une défense du statu quo.


À cela s’ajoute un phénomène psychologique bien documenté : la dissonance cognitive. Reconnaître que les droits sont violés, que la justice est instrumentalisée ou que la presse est entravée, revient à admettre que l’État ne remplit plus certaines de ses promesses fondamentales. Pour une partie de la population, cette reconnaissance est trop douloureuse. Elle heurte l’image d’un pays pour lequel tant de sacrifices ont été consentis. Il devient alors plus simple de minimiser les dérives, de relativiser les arrestations ou de justifier les restrictions au nom de la stabilité. Ce mécanisme n’est pas propre à l’Algérie : il apparaît dans toutes les sociétés où l’État occupe une place centrale dans l’imaginaire collectif.


Le discours officiel renforce cette dynamique. Depuis plusieurs années, le pouvoir mobilise un registre nationaliste défensif, où toute critique interne est présentée comme une menace pour la cohésion nationale ou comme une opportunité offerte aux “ennemis extérieurs”. Ce récit, largement relayé par les médias publics et certains influenceurs, crée une confusion entre l’État, le gouvernement et la nation. Défendre Tebboune devient alors, pour certains, une manière de défendre l’Algérie elle‑même. Cette équation, pourtant discutable, reste efficace dans un pays marqué par les traumatismes de la décennie noire et par une méfiance persistante envers les ingérences étrangères.


Il faut également compter avec l’émergence d’une nouvelle couche d’acteurs opportunistes, qui trouvent dans le soutien au pouvoir une voie d’ascension sociale ou de visibilité médiatique. Plateaux télé, réseaux sociaux, micro‑partis, associations de façade : un écosystème s’est constitué autour de la légitimation permanente du régime. Ces acteurs ne représentent pas la majorité, mais ils occupent l’espace public avec une intensité qui donne l’impression d’un soutien massif. Leur rôle n’est pas anodin : ils contribuent à normaliser les restrictions et à marginaliser les voix critiques.


Enfin, il existe une fatigue politique réelle. Après l’élan du Hirak, l’absence de transition démocratique, la répression et la fermeture du champ politique ont laissé place à une forme de résignation. Beaucoup de citoyens, lassés par l’absence de perspectives, se replient sur des priorités individuelles : stabilité, emploi, sécurité économique. Dans ce contexte, défendre Tebboune n’est pas toujours un acte d’adhésion, mais parfois un choix par défaut, une manière de préserver un minimum de prévisibilité dans un environnement incertain.


L’enjeu, aujourd’hui, n’est pas de juger ces attitudes, mais de comprendre ce qu’elles révèlent : une société traversée par des fractures profondes, où la question des droits et libertés reste centrale mais où les conditions d’un débat ouvert ne sont pas réunies. Construire une alternative crédible suppose de reconnaître cette complexité, de dépasser les lectures morales et de proposer un horizon politique qui parle à la fois aux convaincus, aux résignés et aux silencieux. L’Algérie ne manque ni de talents ni d’énergie citoyenne ; elle manque d’un espace où ces forces peuvent s’exprimer sans crainte et sans calcul. C’est là que se joue, peut‑être, l’avenir du pays.


Yacine M

 
 
 
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