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Farid Alilat, journaliste banni d'Algérie : “C'est une décision illégale, arbitraire et anticonstitutionnelle”

  • cfda47
  • il y a 6 minutes
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Farid Alilat a couvert l'Algérie pendant vingt ans pour Jeune Afrique. Aujourd'hui collaborateur du Point, il vit en France avec un passeport algérien et une interdiction de rentrer chez lui. Dans un entretien accordé à la Radio des sans voix, il raconte la nuit d'avril 2024 où, à l'aéroport d'Alger, il est passé du statut de journaliste à celui d'indésirable.  

 

Vendredi 12 avril 2024, 18 heures. Farid Alilat débarque à l'aéroport international Houari-Boumediene d'Alger, comme il l'a fait des dizaines de fois depuis vingt ans. En présentant son passeport algérien au guichet de la police aux frontières, il ne se doute pas que cette nuit va basculer dans le cauchemar. “La police de frontière met un long moment à regarder son ordinateur. Ensuite, il appelle son chef et il lui donne mon passeport et il me demande de rester là en attendant de faire des vérifications”, raconte le journaliste.  

 

Les “vérifications” dureront plus de dix heures. Conduit dans une salle d'attente avec des ressortissants subsahariens et chinois en instance d'expulsion, le journaliste se voit confisquer son passeport, ses deux téléphones portables et son ordinateur. À 22h30, trois policiers viennent le chercher pour l'emmener dans les locaux de la police judiciaire, toujours dans l'enceinte de l'aéroport.  

 

“J'ai reçu des ordres”  

 

L'interrogatoire va se prolonger jusqu'à 4 heures du matin. “Trois policiers se relaient pendant presque 5 heures. Ils me posent toutes les questions : ma filiation, mon cursus scolaire, mon travail, où est-ce que je travaille en Algérie, où est-ce que je travaille en France, mes voyages, mes contacts, est-ce que j'ai des contacts avec le MAK, est-ce que j'ai des contacts avec Hicham Abboud”, détaille Alilat. Le journaliste n'a pourtant “absolument rien à se reprocher” et accepte de répondre. Ses téléphones et son ordinateur sont fouillés, sans aucune réquisition judiciaire.  

 

Vers 6h30, un policier lui restitue ses affaires et lui demande de le suivre. Direction : la salle d'embarquement. “J'ai compris que je vais être expulsé. J'ai dit à l'officier : vous êtes en train de m'expulser. Il me dit : non, non, non, on va vous conduire vers l'avion. Je lui dis : vous êtes en train de refouler un citoyen algérien”. La réponse du policier sera lapidaire : “J'ai reçu des ordres”.  

 

Ultime humiliation : le journaliste est embarqué de force sur un vol Air France alors qu'il était arrivé sur un avion d'Air Algérie. “C'est-à-dire que je suis expulsé comme un clandestin ou un délinquant”, s'indigne-t-il. Son passeport est remis au commandant de bord. À l'arrivée à Roissy, deux officiers de la police française l'attendent au pied de l'avion. Après vérification de ses papiers en règle, ils l'escortent vers la sortie. “Les flics tombaient des nues”, confie Alilat.  

 

Une décision “décidée au plus haut niveau de l'État”  

 

Aucun document, aucune décision écrite, aucune réquisition d'un procureur n'a jamais été présentée au journaliste. “C'est une décision illégale, arbitraire et anticonstitutionnelle. Pendant les 10 heures où j'ai été gardé à l'aéroport et pendant mon expulsion, je n'ai jamais vu un quelconque document d'une quelconque autorité”, martèle-t-il.  

 

Alilat apprendra plus tard que l'ordre de son expulsion avait été donné “quelques semaines plus tôt dans une note de la DGSN” (Direction générale de la Sûreté nationale). Mais surtout, il affirme que “la décision de m'expulser et la décision de m'interdire de rentrer dans mon pays a été décidée et assumée au plus haut niveau de l'État”. Le président Tebboune lui-même “est au courant de ma situation”, assure le journaliste, précisant que des proches ont évoqué son cas avec des conseillers de la présidence. En vain.  

 

Car Farid Alilat n'est pas seulement expulsé : il est interdit de territoire. “Mon nom figure sur le fichier de la PAF, c'est-à-dire que si demain je décidais de rentrer au pays, soit je vais être arrêté ou alors expulsé”. Le journaliste n'a entrepris aucune démarche judiciaire pour contester cette décision. “À quoi bon ?”, lâche-t-il, lucide sur l'absence d'indépendance de la justice.  

 

La justification absurde de l'ancien ministre  

 

Le lendemain de l'expulsion, l'ancien ministre de la Communication Mohamed Laagab avait tenté de justifier la mesure, expliquant que le journaliste avait été expulsé “non pas en tant que citoyen algérien mais en tant que journaliste de Jeune Afrique”. Une distinction juridiquement absurde que Farid Alilat balaie d'un revers de main :

“Si j'avais été expulsé en tant que journaliste de Jeune Afrique, ce qui est encore une fois illégal et arbitraire, pourquoi cette interdiction n'est pas levée dès lors que depuis je ne suis plus, je ne travaille plus à Jeune Afrique depuis presque une année ?”.  

 Le journaliste, désormais collaborateur du magazine Le Point, vient de publier une enquête sur l'assassinat de Krim Belkacem, figure de la révolution algérienne. Cela n'a pas empêché une nouvelle campagne de dénigrement orchestrée par des médias officiels algériens à son encontre.  

 

“Il n'y a plus de presse indépendante en Algérie”  

 

Au-delà de son cas personnel, Farid Alilat décrit un paysage médiatique verrouillé.

“Il n'y a plus de presse indépendante en Algérie. Sous la présidence de Tebboune, les médias sont sous contrôle de la cellule de communication de la présidence. Les lignes éditoriales et les contenus des journaux sont décidés au niveau de la cellule de communication de la présidence. Ceux qui osent critiquer ou ceux qui osent remettre en question la propagande officielle sont privés de publicité ou menacés”.  

Le journaliste mesure le chemin parcouru depuis l'ère Bouteflika. “Jamais, jamais sous le régime de Bouteflika, on m'a interdit d'exercer mon métier. Certes, j'avais une surveillance policière très étroite mais discrète, mais jamais on m'a empêché de travailler”. Pendant vingt ans, il a couvert l'actualité algérienne pour Jeune Afrique, rencontré ministres, premiers ministres, hauts gradés de l'armée. “Je révélais des affaires de corruption et de malversation. J'étais très critique et le journal était très critique à l'égard de Bouteflika”. Ça passait.  

 


“Je ne peux pas aller voir ma mère”  

 

L'interdiction de territoire a des conséquences professionnelles évidentes pour ce journaliste de terrain qui “a besoin d'aller dans ce pays, rencontrer des gens, voyager, pouvoir enquêter sur place”. Mais c'est surtout le prix humain qui transparaît dans ses mots.

“Ma mère a 88 ans, elle est âgée, elle est malade. Je ne peux pas aller la voir. Elle ne peut pas me voir. J'ai ma famille qui est là-bas. Je suis à la merci d'une autorité qui décide d'une façon très arbitraire qui doit rentrer en Algérie, qui ne doit pas rentrer en Algérie”.  

 Farid Alilat n'envisage pas de tenter de rentrer tant que l'interdiction n'est pas levée. “Je ne vais pas tenter le diable. Soit on m'expulse une deuxième fois et on m'interdit encore une fois de rentrer. Soit on va me créer des problèmes sur place ou carrément me retirer mon passeport et me mettre sous ISTN” (interdiction de sortie du territoire national). Il réclame “une déclaration officielle d'une autorité, que ce soit le ministre, le chef du gouvernement ou le président, qui dit qu'il lève cette interdiction”.  

 

“Les droits démocratiques sont sacrés”  

 

Le journaliste refuse de voir son cas comme un épisode isolé. “Mon cas illustre cette dérive liberticide et autoritaire qui s'est mise en place sous le régime de Tebboune. N'oublions pas que des journalistes ont été jetés en prison, des journaux sont fermés”. Il évoque notamment le cas d'Ihsane El-Kadi, directeur de Radio M et de Maghreb Émergent, condamné à sept ans de prison dont cinq ferme.  

 

Interrogé sur l'annonce récente permettant aux Algériens sans passeport de rentrer temporairement au pays, Alilat se montre prudent : “Tant que cette décision permet à ceux qui n'ont pas de passeport de pouvoir rentrer chez eux momentanément ou définitivement, pouvoir voir leur famille, c'est une bonne chose”. Mais il ajoute aussitôt : “À condition qu'ils ne soient pas menacés ou soumis à des intimidations”.  Farid Alilat ne veut pas donner de leçons.

"Tout ce que je peux dire, c'est que les droits démocratiques sont sacrés et ils sont garantis par la Constitution et donc ils doivent être défendus, protégés et respectés, surtout par les autorités”.  

 En 2025, Reporters sans frontières classait l'Algérie au 126e rang mondial pour la liberté de la presse. Farid Alilat, lui, attend toujours de pouvoir rentrer chez lui.  

 

Amine B.  

 
 
 
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