«Hadda», ou le retour de celles qu'on avait oubliées
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Des montagnes du Constantinois Ć l'Ć©cran d'Alger, soixante ans aprĆØs l'indĆ©pendance, un film redonne un visage Ć celles que la mĆ©moire officielle avait maintenues dans l'ombre : les infirmiĆØres du maquis, engagĆ©es dans une guerre dont elles ne figurent presque dans aucune archive. Ā
Elle avait dix-neuf ans quand elle a rejoint le maquis. Yamina Cherrad Bennaceur, aujourd'hui Ć¢gĆ©e de 90 ans, Ć©tait assise samedi soir dans la salle Ibn Zeydoun d'Alger, entourĆ©e d'un public venu voir son histoire portĆ©e Ć l'Ć©cran. Ć ses cĆ“tĆ©s, des officiels en costume, une ministre reprĆ©sentĆ©e par sa cheffe de cabinet, et quelques journalistes. Sur l'Ć©cran, son alter ego de fiction, Hadda, pansait des blessures dans une cabane des montagnes constantinoises, entre deux cours de secourisme dispensĆ©s Ć des jeunes femmes du village. Soixante ans aprĆØs la fin de la guerre, cette avant-premiĆØre nationale d'un film de 76 minutes Ć©tait, dans sa modestie mĆŖme, un aveu. Ā
Le long mĆ©trage Hadda, premier film de fiction du rĆ©alisateur Ahmed Riad, s'inspire du tĆ©moignage Six ans au maquis (1956-1962) de Yamina Cherrad Bennaceur, survivante de la premiĆØre promotion d'infirmiĆØres Ć avoir rejoint les rangs du Front de libĆ©ration nationale (FLN). Produit par Tayda Films avec le soutien du ministĆØre de la Culture et des Arts, le film a Ć©tĆ© primĆ© au 12e Festival international du film d'Alger en dĆ©cembre 2025. Sa sortie en salles est prĆ©vue le 10 avril prochain. Ā
Ce que l'histoire officielle avait longtemps passĆ© sous silence Ā
L'engagement des femmes algĆ©riennes dans la guerre d'indĆ©pendance est aujourd'hui un fait Ć©tabli, quoique souvent rĆ©duit Ć quelques noms emblĆ©matiques. Djamila Bouhired, condamnĆ©e Ć mort par la justice militaire franƧaise en 1957 avant d'ĆŖtre graciĆ©e sous pression internationale, est devenue l'icĆ“ne la plus connue d'un combat qui fut collectif. Djamila Boupacha, torturĆ©e par des soldats franƧais, n'a accĆ©dĆ© Ć une notoriĆ©tĆ© internationale qu'aprĆØs que Simone de Beauvoir et GisĆØle Halimi eurent publiĆ© son tĆ©moignage en 1962. Zohra Drif, membre du rĆ©seau urbain des fidayines Ć Alger pendant la Bataille d'Alger (1956-1957), ne publiera ses mĆ©moires qu'en 2013, dans une AlgĆ©rie qui avait longtemps prĆ©fĆ©rĆ© les effacer. Ā
DerriĆØre ces noms figure une armĆ©e de l'ombre autrement plus nombreuse. Les infirmiĆØres du maquis n'ont, pour la plupart, laissĆ© aucune trace dans les archives officielles. Elles n'ont pas de rue Ć leur nom. Leur engagement relevait d'une double contrainte : assurer les soins aux combattants blessĆ©s tout en maintenant une invisibilitĆ© absolue, condition de survie pour elles-mĆŖmes comme pour les hommes qu'elles soignaient. Le film d'Ahmed Riad les montre dans cette double posture, soignantes et agents de liaison, opĆ©rant entre les villages et les fronts de combat dans les montagnes du Constantinois. Ā
La discrĆ©tion comme condition de vie Ā
Le scĆ©nario de Hadda, signĆ© Hayat Younsi, restitue cette rĆ©alitĆ© avec une prĆ©cision qui doit beaucoup au tĆ©moignage source. TournĆ©e principalement Ć Constantine et Skikda, la fiction suit une jeune femme qui a transformĆ© une cabane abandonnĆ©e en infirmerie de fortune, formant d'autres femmes aux gestes de premiers secours tout en servant de courroie de transmission entre le maquis et les populations civiles. Soit exactement ce que des milliers d'AlgĆ©riennes ont fait entre 1954 et 1962, sans jamais apparaĆ®tre dans les rĆ©cits de la guerre. Ā
L'historien Belkacem Recham a estimĆ©, dans ses travaux sur la participation fĆ©minine Ć la guerre de libĆ©ration, que plusieurs milliers de femmes ont directement soutenu les rĆ©seaux du FLN et de l'ArmĆ©e de libĆ©ration nationale (ALN), que ce soit comme porteuses de messages, d'armes, de mĆ©dicaments, ou comme soignantes. Beaucoup furent arrĆŖtĆ©es, torturĆ©es, internĆ©es dans les camps crƩƩs par l'armĆ©e franƧaise, notamment celui de Paul-Cazelles. Peu ont tĆ©moignĆ©. Moins encore ont publiĆ©. Ā
Un rĆ©cit national toujours en construction Ā
Le film d'Ahmed Riad arrive dans un moment particulier. Depuis quelques annĆ©es, la question de la mĆ©moire de la guerre d'indĆ©pendance connaĆ®t en AlgĆ©rie un regain d'attention, sous l'effet conjuguĆ© d'une nouvelle gĆ©nĆ©ration de cinĆ©astes et d'un dĆ©bat franco-algĆ©rien sur les archives. En France, le rapport remis en 2021 Ć Emmanuel Macron par l'historien Benjamin Stora avait recommandĆ© la reconnaissance des souffrances infligĆ©es aux AlgĆ©riens sans pour autant appeler Ć des excuses officielles, ouvrant une discussion restĆ©e largement inaboutie. Ā
Dans ce contexte, les figures fĆ©minines de la guerre d'indĆ©pendance occupent une place singuliĆØre. Elles incarnent une participation Ć la violence collective que les sociĆ©tĆ©s postcoloniales peinent parfois Ć nommer. Soignantes, elles restaient du cĆ“tĆ© de la vie. Agents de liaison, elles traversaient les lignes. Ni combattantes au sens strict, ni simples civiles, leur statut a longtemps rĆ©sistĆ© aux catĆ©gories du rĆ©cit national. Ā
Ā«Une approche artistique divertissanteĀ» Ā
Ahmed Riad a indiquĆ© que son film misait sur ce qu'il a appelĆ© une Ā« approche artistique divertissante Ā» pour raconter des faits marquants de l'histoire algĆ©rienne par la fiction. La formule, prudemment modeste, ne rend pas tout Ć fait compte de ce que le film accomplit. PrimĆ© par le jury du festival d'Alger, saluĆ© par le public lors de sa projection de samedi, Hadda doit surtout sa force Ć l'existence rĆ©elle de Yamina Cherrad Bennaceur, dont la prĆ©sence physique dans la salle confĆØre au film une authenticitĆ© que nul scĆ©nario n'aurait pu inventer. Ā
Ć 90 ans, la vieille moudjahida a reƧu un hommage officiel de la reprĆ©sentante du ministĆØre de la Culture. Ce soir-lĆ , son tĆ©moignage publiĆ© il y a plus de soixante ans n'avait pas encore de rue Ć son nom. Ā
Sophie K. Ā