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«Hadda», ou le retour de celles qu'on avait oubliées

  • il y a 7 heures
  • 4 min de lecture
Affiche du film
Affiche du film

Des montagnes du Constantinois à l'écran d'Alger, soixante ans après l'indépendance, un film redonne un visage à celles que la mémoire officielle avait maintenues dans l'ombre : les infirmières du maquis, engagées dans une guerre dont elles ne figurent presque dans aucune archive.  


Elle avait dix-neuf ans quand elle a rejoint le maquis. Yamina Cherrad Bennaceur, aujourd'hui Ć¢gĆ©e de 90 ans, Ć©tait assise samedi soir dans la salle Ibn Zeydoun d'Alger, entourĆ©e d'un public venu voir son histoire portĆ©e Ć  l'Ć©cran. ƀ ses cĆ“tĆ©s, des officiels en costume, une ministre reprĆ©sentĆ©e par sa cheffe de cabinet, et quelques journalistes. Sur l'Ć©cran, son alter ego de fiction, Hadda, pansait des blessures dans une cabane des montagnes constantinoises, entre deux cours de secourisme dispensĆ©s Ć  des jeunes femmes du village. Soixante ans aprĆØs la fin de la guerre, cette avant-premiĆØre nationale d'un film de 76 minutes Ć©tait, dans sa modestie mĆŖme, un aveu. Ā 


Le long métrage Hadda, premier film de fiction du réalisateur Ahmed Riad, s'inspire du témoignage Six ans au maquis (1956-1962) de Yamina Cherrad Bennaceur, survivante de la première promotion d'infirmières à avoir rejoint les rangs du Front de libération nationale (FLN). Produit par Tayda Films avec le soutien du ministère de la Culture et des Arts, le film a été primé au 12e Festival international du film d'Alger en décembre 2025. Sa sortie en salles est prévue le 10 avril prochain.  


Ce que l'histoire officielle avait longtemps passé sous silence  


L'engagement des femmes algériennes dans la guerre d'indépendance est aujourd'hui un fait établi, quoique souvent réduit à quelques noms emblématiques. Djamila Bouhired, condamnée à mort par la justice militaire française en 1957 avant d'être graciée sous pression internationale, est devenue l'icÓne la plus connue d'un combat qui fut collectif. Djamila Boupacha, torturée par des soldats français, n'a accédé à une notoriété internationale qu'après que Simone de Beauvoir et Gisèle Halimi eurent publié son témoignage en 1962. Zohra Drif, membre du réseau urbain des fidayines à Alger pendant la Bataille d'Alger (1956-1957), ne publiera ses mémoires qu'en 2013, dans une Algérie qui avait longtemps préféré les effacer.  


Derrière ces noms figure une armée de l'ombre autrement plus nombreuse. Les infirmières du maquis n'ont, pour la plupart, laissé aucune trace dans les archives officielles. Elles n'ont pas de rue à leur nom. Leur engagement relevait d'une double contrainte : assurer les soins aux combattants blessés tout en maintenant une invisibilité absolue, condition de survie pour elles-mêmes comme pour les hommes qu'elles soignaient. Le film d'Ahmed Riad les montre dans cette double posture, soignantes et agents de liaison, opérant entre les villages et les fronts de combat dans les montagnes du Constantinois.  


La discrétion comme condition de vie  


Le scénario de Hadda, signé Hayat Younsi, restitue cette réalité avec une précision qui doit beaucoup au témoignage source. Tournée principalement à Constantine et Skikda, la fiction suit une jeune femme qui a transformé une cabane abandonnée en infirmerie de fortune, formant d'autres femmes aux gestes de premiers secours tout en servant de courroie de transmission entre le maquis et les populations civiles. Soit exactement ce que des milliers d'Algériennes ont fait entre 1954 et 1962, sans jamais apparaître dans les récits de la guerre.  


L'historien Belkacem Recham a estimé, dans ses travaux sur la participation féminine à la guerre de libération, que plusieurs milliers de femmes ont directement soutenu les réseaux du FLN et de l'Armée de libération nationale (ALN), que ce soit comme porteuses de messages, d'armes, de médicaments, ou comme soignantes. Beaucoup furent arrêtées, torturées, internées dans les camps créés par l'armée française, notamment celui de Paul-Cazelles. Peu ont témoigné. Moins encore ont publié.  


Un récit national toujours en construction  


Le film d'Ahmed Riad arrive dans un moment particulier. Depuis quelques années, la question de la mémoire de la guerre d'indépendance connaît en Algérie un regain d'attention, sous l'effet conjugué d'une nouvelle génération de cinéastes et d'un débat franco-algérien sur les archives. En France, le rapport remis en 2021 à Emmanuel Macron par l'historien Benjamin Stora avait recommandé la reconnaissance des souffrances infligées aux Algériens sans pour autant appeler à des excuses officielles, ouvrant une discussion restée largement inaboutie.  


Dans ce contexte, les figures féminines de la guerre d'indépendance occupent une place singulière. Elles incarnent une participation à la violence collective que les sociétés postcoloniales peinent parfois à nommer. Soignantes, elles restaient du cÓté de la vie. Agents de liaison, elles traversaient les lignes. Ni combattantes au sens strict, ni simples civiles, leur statut a longtemps résisté aux catégories du récit national.  


«Une approche artistique divertissante»  


Ahmed Riad a indiqué que son film misait sur ce qu'il a appelé une « approche artistique divertissante » pour raconter des faits marquants de l'histoire algérienne par la fiction. La formule, prudemment modeste, ne rend pas tout à fait compte de ce que le film accomplit. Primé par le jury du festival d'Alger, salué par le public lors de sa projection de samedi, Hadda doit surtout sa force à l'existence réelle de Yamina Cherrad Bennaceur, dont la présence physique dans la salle confère au film une authenticité que nul scénario n'aurait pu inventer.  


ƀ 90 ans, la vieille moudjahida a reƧu un hommage officiel de la reprĆ©sentante du ministĆØre de la Culture. Ce soir-lĆ , son tĆ©moignage publiĆ© il y a plus de soixante ans n'avait pas encore de rue Ć  son nom. Ā 


Sophie K. Ā 

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