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Intégrisme réel ou fabriqué ? Le débat qui fracture l'Algérie

  • il y a 32 minutes
  • 4 min de lecture

De l'huile de vidange sur des rochers, un mort, et un pays qui se demande ce qui lui arrive. Pression morale, recul des libertés, polarisation en ligne...le malaise algérien résiste aux réponses simples.

 

Un jeune homme a versé de l’huile de vidange sur des rochers du littoral, à Bordj El Kiffan, pour en dissuader les couples de s’y asseoir. Un habitant venu prendre l’air y a laissé la vie, tombé à la mer. Quelques jours plus tôt, la vidéo d’un père enlaçant sa fille, bachelière fraîchement reçue, déclenchait une avalanche de commentaires où se mêlaient fierté et réprobation. C’est de ce vertige qu’est partie l’émission diffusée sur la chaîne Alternatv, avec deux invités habitués du plateau, Rania Hadjer, journaliste, et Mohand Bakir, observateur politique.

 

La question posée d’emblée tient en peu de mots. Les réseaux sociaux sont-ils un baromètre de la société algérienne ou un miroir déformant ? La réponse des deux invités diverge sur presque tout, sauf sur un point, l’impossibilité d’y répondre sérieusement dans l’Algérie d’aujourd’hui.

 

Pour Rania Hadjer, le premier obstacle est méthodologique. “Nous manquons cruellement de données, qu’elles soient quantitatives ou qualitatives, pour mesurer sérieusement ce phénomène”, relève la journaliste, qui pointe l’impossibilité pour la presse comme pour l’université d’enquêter librement sur des sujets de société jugés sensibles. “Le résultat, c’est que nous avons beaucoup d’impressions mais très peu d’indicateurs fiables. Nous sommes davantage dans le ressenti que dans l’analyse.”

 

Les réseaux sociaux, ajoute-t-elle, favorisent structurellement “les contenus les plus émotionnels, les plus polarisants et les plus radicaux”, quand les opinions modérées circulent moins vite. Un effet loupe qui interdit de trancher entre phénomènes sporadiques et tendances de fond. D’où son interrogation, presque intime. “Est-ce qu’on reconnaît encore notre société ? Est-ce que ces deux Algéries qui s’affrontent, c’est une polarisation anecdotique ou la réalité du pays ?”

 

Mohand Bakir refuse, lui, de s’en tenir à la lecture sociologique. La polarisation visible en ligne “n’est pas fortuite et ne traduit pas la réalité de la société algérienne”, estime l’observateur politique, pour qui les plateformes sont devenues un instrument entre les mains “d’appareils du pouvoir” chargés de fausser les perceptions. Il convoque le souvenir du Hirak de 2019, où cohabitaient milieux populaires conservateurs et couches moyennes modernistes. “Pour l’essentiel, la résultante était moderne, démocratique, portée sur des valeurs de tolérance et de vivre-ensemble. Ce que nous voyons sur les réseaux sociaux, c’est complètement autre chose.” 


Une image “totalement fabriquée”, tranche-t-il, où  “toute expression démocratique moderniste est réprimée alors que tout ce qui relève de la bigoterie est encouragé, voire mis sous les projecteurs”. L’affaire du père et de sa bachelière ? “Je suis sûr et certain que des dizaines de milliers de papas ont enlacé leurs filles ce jour-là.”

 

L’école, porte d’entrée

 

Le débat glisse vers l’éducation, terrain sur lequel les deux invités se rejoignent davantage. Rania Hadjer rappelle qu’au lendemain de l’indépendance, faute d’enseignants, le pays a accueilli des instituteurs et professeurs dont certains pays voisins se débarrassaient volontiers, porteurs d’un islam rigoriste étranger aux pratiques locales. “C’est de là qu’est né un début de radicalisation de la société, ce wahhabisme qui a contaminé une société qui pratiquait un islam modéré, en harmonie avec son état d’esprit méditerranéen.”


Elle reprend la formule attribuée au général Mohamed Lamari, “nous avons vaincu le terrorisme militairement, mais pas l’intégrisme”, pour souligner que les représentations héritées de la décennie noire restent latentes, sans qu’on connaisse leur vitesse de progression. La charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui interdit d’ouvrir librement le débat sur cette période, aggrave à ses yeux le déficit de mémoire. “Une société qui ne débat pas librement de son passé a plus de difficultés à construire des anticorps face aux idéologies extrémistes.”


Mohand Bakir va plus loin. L’état de l’école “est d’abord une volonté politique”, assène-t-il, dénonçant la dévalorisation des sciences humaines au profit d’une « théologie de la domination et de la soumission ». Et de resituer la formule de Lamari dans son procès du système. “C’est une phrase à charge, pas à décharge. L’entente au sein du système, c’était de refuser que la lutte idéologique soit menée”. L’instrumentalisation de l’islamisme depuis les années 1980 relèverait, selon lui, du “sorcier dépassé par sa magie”.

 

Une étude vient troubler ce tableau. Le chercheur Belkacem Mostefaoui, professeur à l’École nationale supérieure de journalisme d’Alger, a dirigé l’enquête “Generation What Algeria”, financée par l’Union européenne, dont il ressort que les jeunes Algériens seraient majoritairement opposés à l’intervention du religieux en politique, avec un net retrait du fait religieux dans le mariage civil. Rania Hadjer ne cache pas son scepticisme. “C’est une conclusion qui fait plaisir mais qui est à prendre avec des guillemets”, tant que l’échantillon, les tranches d’âge et les milieux sociaux sondés ne sont pas connus. Elle y oppose son observation d’un mouvement mondial de “backlash”, ce retour de bâton conservateur qui suit les phases d’élargissement des libertés, des États-Unis à l’Inde. “Ça m’étonnerait que l’Algérie aille à l’encontre de la tendance mondiale.”

 

Citoyenneté ou identité, le faux dilemme

 

Le dernier tiers de l’émission s’attarde sur la question identitaire, que Mohand Bakir fait remonter à l’été 1962, quand l’armée des frontières a écarté “l’État national régionalisé” issu de la guerre d’indépendance pour investir l’appareil administratif colonial. Il plaide pour un État fédéral, adossé à un “pluralisme juridique” qui distinguerait un socle universel de libertés et des espaces où le statut personnel relèverait de choix individuels. Et s’alarme, au passage, d’une kabylité “en voie de disparition” faute d’enseignement dans la langue maternelle.


Rania Hadjer avoue ne pas avoir étudié la piste fédérale, mais refuse le tabou qui l’entoure. “Prononcez le mot fédéralisme n’importe où et on vous dira que vous voulez découper l’Algérie en morceaux”. Sur le fond, elle récuse l’opposition entre citoyenneté et identité. “La citoyenneté, c’est l’égalité en droits et en devoirs. L’identité, c’est l’expression d’une culture. Ces choses ne sont pas contradictoires”. L’identité algérienne, figée après l’indépendance dans le triptyque arabe et musulman, aurait “créé un problème dès la création de l’État moderne”, en autorisant chacun à décréter qui est algérien et qui ne l’est pas. La déchéance de nationalité, nouvel instrument entre les mains du pouvoir, l’inquiète tout particulièrement.

 

Sa conclusion vaut avertissement. “On n’a pas besoin de mettre les gens en prison pour les faire taire. Ils ne sont pas un danger. Le danger, c’est de museler la société jusqu’à ce qu’elle explose.”


Amine B.

 
 
 

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