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« Je n’ai jamais fui » : Ali Lmrabet revient sur son arrestation et ses blessures

  • 15 juil.
  • 3 min de lecture

Ali Lmrabet occupe une place singulière dans le paysage médiatique maghrébin : journaliste marocain indépendant, plusieurs fois condamné, plusieurs fois interdit d’exercer, et auteur d’enquêtes explosives sur les zones d’ombre du Makhzen. Parmi ces enquêtes, celles portant sur les Groupes islamiques armés (GIA) algériens restent les plus sensibles. Lmrabet affirme que certains segments du GIA auraient été infiltrés ou manipulés par des services marocains dans les années 1990, au cœur de la décennie noire. Selon lui, Rabat aurait cherché à profiter du chaos algérien pour affaiblir son voisin et renforcer sa position dans le dossier du Sahara occidental. Il dit s’appuyer sur des documents internes marocains, des témoignages d’anciens agents et des archives espagnoles. L’épisode le plus explosif concerne l’attentat de Beni Ounif en 1999, qu’il attribue non pas à un groupe armé autonome, mais à une opération montée ou facilitée par des services marocains pour saboter la politique de la Concorde civile de Bouteflika. Ces thèses, reprises en Algérie, ont été perçues au Maroc comme une attaque directe contre les institutions et ont contribué à faire de Lmrabet une cible durable du pouvoir.


C’est dans ce contexte que son récit de son interpellation à l’aéroport de Tanger prend une dimension particulière. À sa sortie de prison, il décrit des hommes sans nom, sans grade, sans visage, refusant de dire à quel corps ils appartiennent. « Qui êtes-vous ? », leur demande-t-il. Aucun ne répond. L’un finit par lâcher : « Vous saurez qui je suis. » Lmrabet insiste : ces agents opéraient en dehors de toute procédure apparente, comme une structure parallèle, opaque, qui rappelle les unités qu’il accuse depuis des années d’avoir mené des opérations clandestines durant la décennie noire algérienne. Il montre ses mains aux journalistes : sur son bras gauche, les marques des menottes sont encore visibles. Sa main droite tient le coup, dit-il, mais la gauche a été « bousillée » par la pression exercée. Des violences lors d’interpellations ont déjà été documentées par plusieurs organisations internationales, dont le Comité contre la torture de l’ONU, qui évoque des « cas isolés mais préoccupants » au Maroc. Le témoignage de Lmrabet s’inscrit dans cette lignée.


Selon lui, le traitement change radicalement à son arrivée à la Brigade nationale de la police judiciaire (BNPJ). Un médecin est appelé. Lmrabet raconte ce qu’il a vécu. Certaines personnes présentes réagissent : « Ce travail-là ne nous appartient pas. » Cette phrase, si elle est exacte, suggère une dissociation interne entre services : d’un côté, des unités opérant dans l’ombre, parfois liées au renseignement intérieur ; de l’autre, la BNPJ, structure judiciaire officielle, soumise à des procédures plus strictes. Plusieurs chercheurs, dont Driss Ksikes, ont déjà décrit cette dualité au sein de l’appareil sécuritaire marocain. Elle fait écho à ce que Lmrabet avance depuis des années : l’existence de segments de l’État opérant hors cadre légal, capables d’actions clandestines, y compris à l’étranger, comme dans ses enquêtes sur le GIA.


Lorsque Lmrabet demande un avocat, la réponse est sèche : « Il n’y a pas d’avocat. » Le Code de procédure pénale marocain garantit pourtant le droit à un avocat après la première période de garde à vue. Le refus catégorique rapporté par le journaliste constitue une entorse manifeste à la procédure. Face à cela, il entame une grève de la faim et de l’eau, une méthode qu’il a déjà utilisée par le passé, notamment lors de sa détention en 2005, après avoir été condamné pour avoir qualifié les Sahraouis de Tindouf de « réfugiés » et non de « séquestrés », ce qui contredisait la ligne officielle marocaine.


Après plusieurs heures, les agents lui disent simplement : « Rentrez chez vous, on vous rappellera plus tard. » Aucune convocation, aucun document, aucune date. Ce type de libération informelle a déjà été signalé dans des affaires impliquant des journalistes ou militants, comme celles de Taoufik Bouachrine ou Soulaimane Raissouni, où les procédures ont parfois comporté des zones d’ombre. Lmrabet affirme qu’il se présentera si la justice le convoque. « Je n’ai jamais fui », dit-il. Depuis le décès de son père, il ne réside plus au Maroc et n’y possède aucun domicile, mais assure qu’il répondra à toute convocation officielle.


Figure emblématique de la presse indépendante, fondateur des journaux Demain et Doumane interdits en 2003, Ali Lmrabet est considéré par Reporters sans frontières comme l’un des journalistes les plus harcelés du Maghreb. Ses enquêtes sur le GIA ont contribué à le placer dans la catégorie des opposants accusés d’être « instrumentalisés par l’Algérie », une rhétorique régulièrement utilisée par les médias proches du palais pour disqualifier toute critique du Makhzen. Son témoignage sur son interpellation relance le débat sur les pratiques des services de sécurité marocains et sur le statut des journalistes poursuivis pour des motifs pénaux, dans un pays où les autorités affirment vouloir moderniser le système judiciaire et renforcer l’État de droit.


La rédaction


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