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L'Afrique réclame une reconnaissance officielle des crimes coloniaux lors d'un congrès historique à Alger

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Réunis depuis ce dimanche à Alger à l'initiative du président Tebboune, dirigeants et experts africains plaident pour la criminalisation du colonialisme au niveau du droit international. L'Union africaine veut faire de la justice historique une condition du développement du continent.  


Entre la Conférence de Berlin de 1885, qui a partagé l'Afrique entre puissances européennes sans consulter un seul Africain, et les années 1960 qui ont vu déferler les indépendances, le continent a vécu sous le joug colonial. Près de soixante-cinq ans après ces libérations, l'Afrique entend désormais exiger des comptes. Le Congrès international sur les crimes du colonialisme, qui s'est ouvert dimanche au Centre international des conférences Abdelatif Rahal à Alger, marque une étape dans ce combat pour la mémoire.  


Organisé sous le haut patronage du président algérien Abdelmadjid Tebboune, l'événement réunit représentants africains et experts autour d'un objectif clair : obtenir une reconnaissance officielle des crimes commis durant l'ère coloniale. Le ministre d'État algérien des Affaires étrangères, Ahmed Attaf, a donné le ton dès l'ouverture en affirmant que l'Afrique était "en droit de réclamer" cette reconnaissance. Pour lui, l'aveu est un préalable indispensable au traitement des séquelles laissées par la colonisation.  


Un continent dépecé, pillé, meurtri  

La colonisation de l'Afrique ne fut pas une simple occupation administrative. Ce fut un système de domination brutale qui a transformé des sociétés entières en réservoirs de matières premières et de main-d'œuvre servile. Les frontières tracées à la règle par les puissances européennes ont découpé des territoires sans tenir compte des réalités ethniques, linguistiques ou historiques, semant les germes de conflits qui perdurent encore aujourd'hui.  


Les exemples de violences documentées abondent. En Algérie, cent trente-deux ans d'occupation française ont produit leur lot d'atrocités : massacres de Sétif en mai 1945 où des milliers de civils ont été tués, guerre d'indépendance qui a fait entre 400 000 et 1,5 million de morts selon les sources, spoliation systématique des terres, essais nucléaires dans le Sahara dont les populations subissent encore les conséquences sanitaires.  


Au Congo, le régime personnel de Léopold II a transformé le territoire en un immense camp de travail forcé. Pour satisfaire la demande mondiale de caoutchouc, le roi des Belges a mis en place un système de terreur : quotas impossibles, mutilations pour punir ceux qui ne produisaient pas assez, villages entiers rasés. Les estimations parlent de dix millions de morts entre 1885 et 1908.  


En Namibie, l'Allemagne impériale a perpétré entre 1904 et 1908 ce qui est considéré comme le premier génocide du XXe siècle. Les Héréros et les Namas qui se sont révoltés contre la colonisation ont été traqués, massacrés, poussés dans le désert où ils sont morts de soif. Sur 80 000 Héréros, environ 65 000 ont péri. Berlin n'a reconnu ce génocide qu'en 2021.

 

Au Kenya, la répression de la révolte des Mau Mau dans les années 1950 s'est accompagnée de tortures systématiques dans des camps de détention où le gouvernement britannique a enfermé plus de 150 000 personnes. À Madagascar, l'insurrection de 1947 contre la domination française a été noyée dans le sang. Les estimations officielles françaises parlent de 89 000 morts, mais les historiens malgaches avancent le chiffre de plusieurs centaines de milliers de victimes.  


“Des sociétés vidées d'elles-mêmes”  

Cette violence était consubstantielle au projet colonial lui-même. Aimé Césaire l'expliquait en 1950 dans son "Discours sur le colonialisme" :

"Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, l'impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies."  

Le poète martiniquais dénonçait l'hypocrisie du discours civilisateur :

"On me parle de progrès, de 'réalisations', de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d'eux-mêmes. Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, de cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordinaires possibilités supprimées."  

Cette analyse rejoint celle de Frantz Fanon, psychiatre martiniquais qui a rejoint le FLN algérien pendant la guerre d'indépendance. Dans "Les Damnés de la Terre", il écrivait :

"Le colonialisme n'est pas une machine à penser, n'est pas un corps doué de raison. Il est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence."  

Criminaliser le colonialisme comme l'apartheid  

C'est précisément cette violence que le congrès d'Alger entend faire reconnaître et criminaliser. L'initiative portée par l'Union africaine a été approuvée à l'unanimité par les chefs d'État du continent lors du dernier sommet. Elle vise deux objectifs : obtenir une reconnaissance politique sans ambiguïté des crimes coloniaux et réclamer leur criminalisation au niveau du droit international, comme l'ont été l'esclavage ou l'apartheid.  


Ahmed Attaf a martelé ce point lors de son discours d'ouverture : "Loin d'être une mission civilisatrice, le colonialisme fut un projet de prédation, de pillage et de spoliation à grande échelle." Selon lui, l'exclusion, la marginalisation et le retard économique des pays africains trouvent leur origine directe dans cette période. Les infrastructures construites par les colonisateurs servaient avant tout à extraire les richesses, pas à développer les territoires. Les systèmes éducatifs visaient à former des auxiliaires dociles, pas des citoyens éclairés.  


L'Algérie, forte de son expérience douloureuse avec la France coloniale, se pose naturellement en fer de lance de ce combat mémoriel. Mais c'est bien tout le continent qui est concerné. Car au-delà des crimes de sang, c'est un système économique d'exploitation qui s'est mis en place et dont certains mécanismes perdurent encore aujourd'hui.  


Pas d'avenir sans mémoire  

Attaf a insisté sur un point : "Le continent ne peut progresser tant que les crimes coloniaux ne font pas l'objet d'une reconnaissance responsable et honnête." Il a déploré que le colonialisme ne soit toujours pas qualifié de crime imprescriptible dans le droit international, alors que ses conséquences se font encore sentir quotidiennement.  


Léopold Sédar Senghor, premier président du Sénégal indépendant et poète de la négritude, écrivait dans sa "Prière de paix" :

"Seigneur Dieu, pardonne à l'Europe blanche ! Et il est vrai, Seigneur, que pendant quatre siècles de lumières ils ont jeté la bave et les abois de leurs molosses sur mes terres."  

Ce congrès réunit juristes, historiens et responsables politiques pour jeter les bases d'une justice historique que l'Afrique juge indispensable à son avenir. Reste à voir comment les anciennes puissances coloniales et la communauté internationale accueilleront ces revendications, et si le continent parviendra à imposer un changement dans le traitement juridique et politique de cet héritage qui refuse de passer.  

 

Amine B.  


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