top of page

La fabrique de la peur : chronique d’une société fracturée

  • il y a 1 minute
  • 3 min de lecture

Depuis l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir en 2019, l’Algérie traverse une mutation silencieuse mais profonde, qui dépasse largement les seuls enjeux institutionnels. Le pays semble s’être installé dans une atmosphère de tension diffuse, où la méfiance s’est substituée à la confiance et où la parole publique s’est progressivement rétractée. Ce climat n’est pas né d’un hasard politique : il est le produit d’un système qui, pour se maintenir, a choisi de fragmenter la société plutôt que de la rassembler.


L’un des phénomènes les plus marquants de cette période est l’émergence d’une nouvelle catégorie d’acteurs : les opportunistes politiques et médiatiques, apparus en quelques années comme des figures incontournables du paysage public. Leur multiplication rapide illustre la plasticité d’un système qui récompense la loyauté circonstancielle et l’alignement discursif. Ces profils, souvent sans légitimité sociale ou expertise réelle, se sont imposés comme relais informels du pouvoir, occupant l’espace laissé vacant par la disparition progressive des voix indépendantes.


Parallèlement, une autre dynamique s’est installée : celle des « policiers numériques », ces individus qui, sur les réseaux sociaux, se livrent à une surveillance constante des opinions, des publications et des comportements. Ils se présentent comme de simples citoyens vigilants, mais leur rôle officieux s’apparente à celui d’une police politique décentralisée. Leur présence contribue à instaurer un climat de peur, où chaque prise de parole peut être interprétée, signalée, instrumentalisée. Cette surveillance horizontale, encouragée par l’impunité dont bénéficient ces acteurs, a profondément altéré la nature du débat public.


Ce glissement a favorisé l’installation d’une haine lente, insidieuse, qui s’est diffusée dans les relations sociales. La polarisation, autrefois marginale, est devenue un mode de fonctionnement. Les Algériens, qui avaient retrouvé en 2019 un sens rare de la communauté politique, se retrouvent aujourd’hui enfermés dans des logiques de suspicion et de confrontation. Le Hirak avait révélé un peuple capable de marcher ensemble ; les années suivantes ont montré un pouvoir soucieux de déconstruire cette unité, en encourageant les divisions, en isolant les voix critiques, en criminalisant l’expression dissidente.


Cette transformation du lien social s’accompagne d’un rétrécissement de l’espace médiatique. Les journalistes indépendants ont été poussés vers l’exil, les rédactions critiques ont été affaiblies ou dissoutes, et les plateformes numériques sont devenues les derniers espaces d’expression, mais aussi les plus surveillés. La parole libre n’a pas disparu, mais elle s’exprime désormais sous la menace permanente de la répression ou de la diffamation orchestrée.


L’Algérie vit ainsi une crise qui n’est pas seulement politique, mais anthropologique. La défiance généralisée, la fragmentation sociale et la normalisation de la surveillance citoyenne constituent les symptômes d’un système qui a choisi la peur comme mode de gouvernance. Pourtant, malgré cette chape de plomb, des voix continuent de résister, de témoigner, de dénoncer. Elles rappellent que la société algérienne ne se résume ni à ses opportunistes ni à ses polices parallèles, et que la mémoire collective d’un peuple debout ne peut être effacée par quelques années de coercition.


L’enjeu, aujourd’hui, n’est plus seulement de décrire cette dérive, mais de comprendre comment elle s’est installée et comment elle pourrait être dépassée. Car une société qui se méfie d’elle‑même est une société vulnérable. Et c’est précisément cette vulnérabilité que le pouvoir a cherché à exploiter. Reste à savoir combien de temps un pays peut vivre sous tension avant que la fracture ne devienne irréversible.


Lila M

 
 
 
bottom of page