Quand le "nationalisme" dicte le débat : l’avertissement d’Ali Bensaad
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Près de six mois après la grâce de Boualem Sansal, le géopolitologue Ali Bensaad est venu rappeler, à l’occasion de l’hommage rendu à feu Mohammed Harbi, que la même mécanique nationaliste qui a tenu l’écrivain en cellule pendant 361 jours vient de frapper un livre de sociologie sur le M’zab. Et que les opposants eux-mêmes y ont prêté la main.
L’intervention, sobrement intitulée “Les nationalismes, Le populisme contre le Maghreb”, a été prononcée par le professeur émérite à l’Institut français de géopolitique de l’université Paris-VIII. Bensaad y propose une distinction qu’il dit emprunter au sens commun. “Le patriotisme, c’est aimer son pays. Le nationalisme, c’est de détester le pays des autres”. Ce sont, dit-il, des nationalismes “vindicatifs, revanchards”, apparentés dans leur fonctionnement à ceux des extrêmes droites européennes, et qui agissent, des deux côtés de la frontière algéro-marocaine, en miroir.
Le constat de départ est moins l’opposition entre Alger et Rabat sur le Sahara occidental que l’alignement, dans chacun des deux pays, des élites intellectuelles et de la société civile sur l’argumentaire de leur régime. Un alignement “quasi unanime”, “en miroir inversé”, chez des élites qui partagent pourtant souvent les mêmes référents intellectuels. Bensaad y voit une stérilisation, un aveuglement.
Et il pose les questions que ces élites, dit-il, n’osent plus poser. Côté marocain, pourquoi ne pas reconnaître que la question saharienne est trans-saharienne, qu’elle court de l’Atlantique à la mer Rouge, et qu’aucun État de la région n’a su intégrer ces populations dans son cadre national. Côté algérien, pourquoi ne pas s’interroger sur la position de soutien à l’intégration au Mali pour les Touaregs de l’Azawad, alors que la même Algérie soutient un État indépendant pour les Sahraouis. La cohérence n’y est pas. La symétrie nationaliste, elle, est implacable.
Bensaad pousse plus loin. À force d’épouser l’hostilité de leur régime, ces élites en viennent à essentialiser l’autre population. “On est hostile au Maroc parce que le Maroc est un pays colonisateur et expansionniste, et au passage féodal et archaïque. On est hostile à l’Algérie parce que c’est un pays agressif, déstabilisateur, et au passage militarisé. Une grande caserne où il n’y a pas de société”. Le passage du registre politique au registre culturel s’opère insensiblement. La frontière étatique devient une frontière morale.
Le terrain où cette hostilité s’exprime le plus crûment, observe-t-il, est paradoxalement celui où elle aurait dû le moins prospérer. La diaspora. Là où, dans les années 1920, l’Étoile nord-africaine de Messali Hadj avait posé l’hypothèse d’une fraternité maghrébine en exil. Aujourd’hui, les régimes y déploient un travail d’encadrement actif, via les influenceurs et les réseaux sociaux. “La place parisienne pour eux est plus importante que leur scène nationale”, constate Bensaad. Sept de leurs publications sur dix, dans son décompte, ciblent le pays voisin.
Cinq universitaires et intellectuels de la diaspora algérienne ont été invités à un colloque sur Mohammed Arkoun au Maroc. Bensaad fut le seul à s’y rendre. Les arguments de son entourage avaient le mérite de la franchise : “Tu vas être instrumentalisé. Tu vas légitimer le régime marocain. Tu vas perdre ta crédibilité en Algérie”. Cette dernière formule est celle qui l’a frappé. L’hostilité au pays voisin comme “critère de légitimation”. Toute tentative de rapprochement avec le “pays frère ennemi” comme “source de suspicion”.
C’est là que l’intervention bifurque vers le cas le plus délicat. Boualem Sansal, gracié par Abdelmadjid Tebboune le 12 novembre 2025 après une intervention du président allemand Frank-Walter Steinmeier, avait été condamné à cinq ans de prison ferme pour “atteinte à l’unité nationale”, à la suite de propos tenus dans le média français Frontières sur les frontières héritées de la colonisation.
Bensaad ne défend pas le personnage. Il rappelle au contraire que Sansal s’est, depuis sa libération, abondamment décrédibilisé par ses sorties, allant jusqu’à célébrer les “bienfaits” de la colonisation dans Valeurs Actuelles, et basculant dans l’écurie Bolloré comme “trophée” exhibé aux cotés de Jordan Bardella.
Il observe que dans les milieux dits démocratiques et contestataires, “une écrasante majorité n’a pas cru nécessaire et utile de protester contre son incarcération”. Pis, ils ont reproché à ceux qui l’ont fait non seulement de demander sa libération, mais de réclamer son droit à la liberté d’expression. Au motif que les frontières et le territoire seraient un sujet sacré, indiscutable. Au motif qu’il y aurait, dans le sillage des nationalistes et “presque des islamistes”, des sujets sur lesquels la liberté d’expression ne s’applique pas.
L’argument de Bensaad est ici frontal. Si l’on place le territoire dans le domaine du sacré, on ouvre la porte à tout le reste. Dieu, la religion, la chariâ. C’est-à-dire, à terme, à la légitimation de l’autoritarisme islamiste. La science, la création, la réflexion ne s’accommodent d’aucune frontière sacrée.
L’affaire Oussedik comme test grandeur nature
Quelques mois après la libération de Sansal, le 18 avril 2026, la police est intervenue à la librairie des Beaux-Arts, rue Didouche-Mourad à Alger. Saisie des exemplaires de “Les identités rebelles” de la sociologue Fatma Oussedik, publié chez Koukou Éditions, fermeture de la librairie pour un mois, mais finalement réouverte. Le motif allégué, par la suite, fut administratif. Le motif réel, comme l’a fait observer l’éditeur Arezki Aït Larbi, tenait au sujet du livre. Une recherche de cinq décennies sur l’histoire et la sociologie de la vallée du M’zab.
Bensaad note d’abord que parmi les voix qui se sont élevées contre cette interdiction figurent une bonne part de celles qui, quelques mois plus tôt, avaient cru bon de dénier à Sansal le droit à la liberté d’expression au nom de la sacralité du territoire. La même logique, retournée. Mais le pire, dit-il, est ailleurs.
L’auteure, après avoir été reçue par la ministre de la Culture, a livré une version qui s’est démarqué de son éditeur, reportant les manquements administratifs allégués sur la maison Koukou et accompagnant sa défense d’une profession de foi nationaliste. La rupture entre Oussedik et son éditeur a été actée la semaine suivante. “Je ne la juge pas”, répète Bensaad. Le geste, lui, l’interpelle. Une auteure censurée, sa librairie fermée, et qui trouve à se défendre en réaffirmant son adhésion au cadre symbolique qui vient de la frapper.
C’est ce que Bensaad appelle l’autocastration. Les opposants se sentent obligés de devancer les injonctions nationalistes. Comme s’il s’agissait du “ticket d’entrée obligatoire dans le débat politique”. Et le régime, qui sortait fragilisé d’une élection qui l’avait humilié, a réussi pendant une année entière à hystériser le débat autour de Sansal, à imposer son impôt symbolique à ses opposants, à les détourner des questions politiques et sociales.
Bensaad refuse pourtant de réduire la liberté d’expression à un principe moral. Il en fait une exigence opérationnelle. La preuve, dit-il, c’est depuis sa libération que Sansal s’est trouvé exposé à la contradiction sereine, mis devant ses propres incohérences. Tant qu’il était emprisonné, le régime algérien fut son meilleur agent littéraire, à lui comme à Kamel Daoud.
Le décrédibilisement progressif des élites algériennes, par alignement successif sur les injonctions nationalistes, est selon lui ce qui explique l’absence d’organisation du Hirak. “Les élites qui auraient pu l’organiser étaient si discréditées qu’elles suscitaient le rejet”. Et là, il vise une génération entière.
Son intervention se referme sur la position des sociétés civiles maghrébines, prises entre deux feux. D’un côté, la crispation autoritaire de leurs régimes, qui exigent le silence sur leurs échecs. De l’autre, la montée d’une extrême droite européenne qui prend revanche sur les décolonisations à travers les diasporas issues de l’immigration maghrébine.
Sous prétexte des attaques de cette extrême droite, on intime aux opposants de se taire sur les tares de leurs régimes. Bensaad refuse l’alternative. “Aimer son pays, ce n’est pas chanter. C’est regarder en face avec lucidité et sans concession”. La critique des régimes est un devoir patriotique précisément parce que laisser à l’extrême droite le monopole de cette critique, c’est lui laisser le monopole de la disqualification du pays lui-même.
Amine B.



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