Quand la garde devient mortelle : la détresse silencieuse des médecins algériens
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Les décès successifs de plusieurs médecins dans les hôpitaux algériens ont mis en lumière une réalité que beaucoup redoutaient : la fatigue extrême n’est plus un risque, mais une composante structurelle du travail hospitalier. Dans les services d’urgence, de réanimation ou de maternité, les gardes de vingt-quatre heures se sont installées comme une norme silencieuse, souvent suivies d’une journée de travail classique. Pour les praticiens, cette cadence n’est plus tenable, et les drames récents ont révélé l’ampleur d’un système à bout de souffle.
Dans les couloirs des CHU, les témoignages se ressemblent. « On ne dort plus, on survit », confie une résidente en gynécologie, encore marquée par la perte d’une collègue décédée en pleine garde. Elle raconte des nuits où les interventions s’enchaînent sans pause, des décisions prises dans un état de fatigue avancée, et la sensation de travailler « avec le cerveau en mode alerte permanente ». Un interne en anesthésie, lui, parle d’un service où « la fatigue est devenue un deuxième uniforme ». Il dit avoir vu des collègues s’effondrer, non pas par faiblesse, mais parce que « le corps finit par dire stop ».
Les familles des médecins disparus, elles, oscillent entre douleur et incompréhension. Le frère d’un jeune neurochirurgien décédé d’un arrêt cardiaque raconte que son frère « n’avait pas dormi plus de trois heures en deux jours ». Il décrit un homme passionné par son métier, mais épuisé par un rythme qu’il savait dangereux. « Il disait souvent : si je fais une erreur, ce ne sera pas par incompétence, ce sera par fatigue », confie-t-il, la voix brisée.
Les syndicats, qui alertent depuis des années, parlent d’une « hémorragie humaine » et d’un système qui repose sur le sacrifice des praticiens. Ils dénoncent des gardes qui dépassent les capacités humaines, un sous-effectif chronique, l’absence de repos compensatoire et un vide juridique concernant la protection des soignants. « On nous demande de tenir un hôpital avec des équipes réduites, des services saturés et des gardes qui n’ont plus rien de réglementaire », explique un représentant syndical. « Ce n’est plus de la vocation, c’est de la survie. »
Face à la colère qui monte, les autorités ont annoncé la création d’une commission chargée d’évaluer les conditions de travail dans les hôpitaux. Mais pour beaucoup de praticiens, ces annonces ne suffisent plus. Ils rappellent que les promesses de réforme datent de plusieurs années et n’ont jamais été suivies d’effets concrets. « On nous écoute, mais rien ne change », déplore une résidente en chirurgie. « On a enterré des collègues, et on continue à travailler dans les mêmes conditions. »
La crise actuelle dépasse la question des horaires. Elle révèle un système hospitalier fragilisé, où le manque de personnel, la surcharge des services et l’absence de soutien psychologique créent un environnement de travail à haut risque. Les médecins redoutent que les décès récents ne soient que les premiers signes visibles d’un problème plus profond, longtemps ignoré. « On ne peut pas continuer comme ça », affirme un urgentiste. « Ce n’est pas seulement notre santé qui est en jeu, c’est celle des patients. »
Dans un pays où l’hôpital public reste le premier recours pour des millions de citoyens, la situation des médecins n’est pas seulement une question professionnelle : elle touche à la qualité des soins, à la sécurité des patients et à la confiance dans les institutions. Les praticiens espèrent que les drames de ces derniers mois ouvriront enfin la voie à une réforme réelle, capable de mettre fin à un modèle qui use, brise et parfois tue ceux qui ont choisi de soigner.
Nadia B



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