Refus d’extradition d’Ayoub Aissiou : un revers qui met à nu les failles du système algérien
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Dernière mise à jour : il y a 12 heures

L’affaire Ayoub Aissiou, ex‑patron de la chaîne El Djazaïria One et homme d’affaires condamné par contumace à vingt ans de prison en Algérie, vient de franchir une nouvelle étape décisive dans son parcours judiciaire en Espagne. Après son arrestation puis sa remise en liberté, le recours introduit contre cette décision a été rejeté le 3 septembre, et son dossier a été transféré à la Sección Segunda de la Sala de lo Penal de l’Audiencia Nacional, qui attend désormais la position du Ministère public (Fiscalía) sur l’extradition. Autrement dit, l’affaire n’est plus seulement un contentieux technique : elle devient un test politique et judiciaire sur la manière dont l’Espagne entend coopérer avec un État dont les garanties procédurales sont de plus en plus contestées.
Sur le papier, le dossier Aissiou coche toutes les cases d’une coopération judiciaire classique : mandat d’arrêt international, condamnation pour corruption, blanchiment, transferts illicites de capitaux, faux et usage de faux, avec un volet immobilier autour de la société Clic Promotion et d’un réseau de sociétés familiales. La justice algérienne le présente comme une figure centrale d’un système de détournement de fonds, dans la continuité des grandes affaires de la « Issaba » et de la traque des capitaux placés en Europe. Mais ce vernis pénal se heurte à deux réalités que les juges espagnols ne peuvent ignorer : d’une part, la condamnation a été prononcée par défaut, sans que l’intéressé ait jamais comparu ni pu organiser sa défense ; d’autre part, le profil d’Aissiou est indissociable de son parcours médiatique et de son positionnement politique, ce qui ouvre la porte à la qualification de poursuites à motif politique.
Depuis la fermeture brutale d’El Djazaïria One en 2021, Aissiou est décrit par ses soutiens comme un opposant médiatique ciblé pour avoir défié le pouvoir, notamment lors de la présidentielle de 2019. Dans ce contexte, la justice espagnole ne juge pas seulement un dossier financier : elle évalue le risque que l’extradition serve de prolongement à une répression politique. Le transfert du dossier à la Sección Segunda ne change pas cette équation : il la formalise. La Sala de lo Penal doit désormais statuer sur la base d’un avis du Ministère public, lequel devra dire clairement si les garanties offertes par l’Algérie sont compatibles avec les standards européens.
La question de la peine de mort s’insère ici comme un élément de décor, mais pas comme le cœur du raisonnement judiciaire. L’Algérie maintient un moratoire de fait sur les exécutions depuis les années 1990, tout en laissant la peine capitale dans son arsenal pénal. Le débat récurrent sur sa « réhabilitation » ou sa relance, notamment dans le discours sécuritaire, nourrit les inquiétudes des ONG et des juridictions européennes sur la trajectoire du pays en matière de droits humains. Pour un juge espagnol, ce climat compte : il renforce le doute sur la capacité de l’Algérie à offrir un procès équitable, à respecter le principe de non‑refoulement et à garantir l’intégrité physique d’un extradé. Mais dans le cas Aissiou, le nœud du problème reste moins la perspective d’une exécution que celle d’une incarcération dans un système judiciaire perçu comme instrumentalisé, où la « justice du téléphone » et les procès par contumace sont devenus des outils de gestion des opposants.
Le refus initial d’extradition s’expliquait déjà par la mécanique propre du droit espagnol : vérification de la double incrimination, régularité formelle de la demande, possibilité d’un nouveau procès contradictoire et absence de motif politique. Le rejet du recours du 3 septembre confirme que ces doutes ne sont pas levés. La balle est désormais dans le camp de la Fiscalía, dont l’avis pèsera lourd : si elle estime que les garanties algériennes sont insuffisantes, l’Audiencia Nacional aura un argument solide pour refuser définitivement l’extradition. Si elle considère au contraire que les risques sont maîtrisables, le dossier pourrait basculer dans une phase plus favorable à Alger — mais rien n’indique pour l’instant que ce soit le cas.
Enfin, il serait naïf de dissocier totalement ce tournant procédural de la toile de fond géopolitique. L’Espagne est prise entre deux impératifs : préserver une relation stratégique avec Alger, fournisseur clé de gaz dans un contexte de tensions avec le Maroc, et respecter ses engagements en matière de droits humains et de protection des réfugiés et opposants politiques. Extradier Aissiou aurait envoyé un signal de docilité vis‑à‑vis d’Alger, au risque de fragiliser la crédibilité de Madrid sur le terrain des libertés publiques. Le relâcher, puis confirmer le rejet du recours, revient à rappeler que la coopération judiciaire a des limites, surtout lorsque le partenaire est soupçonné d’utiliser le pénal comme prolongement de la répression politique.
En réalité, le projet de réhabilitation de la peine de mort en Algérie n’est qu’un symptôme parmi d’autres d’un durcissement autoritaire qui inquiète les juridictions européennes. Ce qui a fait basculer l’affaire Aissiou, ce n’est pas une peur abstraite de la potence, mais la conviction que derrière les chefs d’inculpation financiers se joue un règlement de comptes politique, dans un système judiciaire où la frontière entre droit et pouvoir est devenue poreuse. La décision espagnole ne blanchit pas Aissiou de toute responsabilité pénale ; elle dit simplement que la justice algérienne, dans son état actuel, n’offre pas les garanties minimales pour qu’un homme, fût‑il controversé, lui soit livré sans que l’Espagne ne se rende complice d’une dérive. Le prochain mot reviendra à la Fiscalía — et il sera déterminant.
Yacine M



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