« Soudain, nous n'avions plus peur » : une militante algérienne raconte la répression de la marche pour Gaza
- cfda47
- 15 juin 2025
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Dernière mise à jour : 16 juin 2025

Le 13 juin 2025, des centaines de militants de diverses nationalités convergeaient vers la frontière égyptienne avec Gaza pour organiser une marche de trois jours jusqu'au passage de Rafah et réclamer la levée du blocus ainsi qu'un cessez-le-feu immédiat. Amel Hadjadj, militante algérienne du mouvement féministe décolonial, témoigne d'une journée où la solidarité internationale s'est heurtée à la répression étatique.
L'organisation de cette marche globale, principalement coordonnée par des militants suisses, s'est heurtée dès le départ aux complexités administratives. « L'organisation a été très compliquée, car notre arrivée a devancé l'obtention des autorisations nécessaires des autorités égyptiennes », explique Amel Hadjadj.
La délégation féministe algérienne a dû surmonter de nombreux obstacles avant même d'atteindre son objectif. Après plusieurs refus et annulations, elles ont finalement trouvé un véhicule pour rejoindre Ismaïlia, ville stratégique sur la route vers Al Arish, point de départ prévu de la marche vers Rafah.
Le voyage s'est transformé en parcours du combattant. « Chaque checkpoint était une épreuve. Il fallait dépasser ces points de contrôle avec la peur d'être identifiées, arrêtées, ou de se faire confisquer le passeport », raconte la militante. Les messages d'alerte se multipliaient concernant l'arrestation d'étrangers, créant un climat de tension permanente.
L'arrêt forcé et la confiscation des passeports
Arrivées aux abords d'Ismaïlia, la délégation s'est heurtée à un barrage infranchissable. « Plus personne, pas même les Égyptiens, n'étaient autorisés à entrer. Les autorités ont confisqué nos passeports et ordonné au VTC de nous reconduire au Caire », détaille Amel Hadjadj.
La restitution des documents s'est faite par nationalité, créant des moments d'attente particulièrement stressants.
« Pour nous, les Algériennes et Algériens, cela a pris plus de temps que pour d'autres. L'attente, l'incertitude, le stress… c'était insupportable. »
Malgré les consignes de sécurité qui imposaient de se faire passer pour des touristes, l'objectif demeurait clair pour tous les participants.
« Nous savions que Gaza n'était pas loin, que nos frères et sœurs palestiniens étaient bombardés. Comment se taire ? Comment céder à la peur ? ».
Le point culminant de cette journée s'est produit lors de la restitution des passeports. Face aux centaines d'étrangers rassemblés, la solidarité s'est exprimée de manière spontanée et puissante, témoigne la militante:
«Soudain, quelqu'un a lancé un "Free Palestine". Puis un drapeau est sorti. Puis un autre. Le drapeau algérien, suisse, marocain, tunisien… La solidarité populaire internationale prenait forme devant nos yeux ».
« C'était spontané, beau, fort. Nous n'avions plus peur. »
Ce moment de communion dépassait les stratégies préétablies et révélait l'essence même de la mobilisation : porter une voix claire et visible malgré les risques.
L'escalade répressive
Les autorités égyptiennes ont initialement toléré cette manifestation spontanée avant de durcir leur position. « Bravo, vous avez fait passer votre message. Maintenant, il faut partir », ont déclaré les forces de l'ordre en arrivant en nombre avec des bus et des véhicules de sécurité.
Face au refus de nombreux manifestants de partir, notamment ceux qui n'avaient pas récupéré leurs passeports, le ton a changé radicalement. « Soit vous partez, soit expulsion directe à l'aéroport », ont menacé les autorités, instaurant un climat de chantage.
Les manifestants ont alors organisé un sit-in pacifique, scandant des slogans pour la Palestine et contre le blocus de Gaza. C'est à ce moment que la situation a basculé vers la violence.
Amel Hadjadj décrit avec précision les méthodes répressives employées :
« Des hommes sont arrivés, en civil, habillés de manière traditionnelle, avec des chèches. Ces chèches, à mon avis, servaient à cacher leurs visages, parce qu'ils étaient là pour exercer la violence. »
Ces hommes, qu'elle identifie comme des baltaguias (agents provocateurs), ont commencé à frapper violemment les manifestants tandis que les policiers en uniforme formaient un cordon.
« Les policiers restaient immobiles, comme s'ils recevaient les ordres de ces hommes en civil. »
L'évacuation forcée s'est faite de manière arbitraire et violente.
« Certains ont résisté : ils ont reçu des coups terribles. D'autres, comme nous, ont eu peur. Dès qu'on nous a pris depuis nos vêtements, bousculés, on a cédé. »
Une fois dans les bus, l'incertitude régnait sur la destination finale. « Un civil a demandé au chauffeur du bus plein : "Vers l'aéroport ?" Puis il a pointé notre bus et dit : "Celui-là, vers le Caire" », raconte la militante. Cette répartition semblait aléatoire mais lourde de conséquences.
« Si tu es arrêté pour tentative d'approche des frontières par des zones militaires, tu peux être accusé de terrorisme. Et là, c'est minimum 20 ans de prison, voire la perpétuité. »
Les destins ont effectivement divergé : certains bus ont mené directement à l'aéroport pour expulsion, d'autres ont abandonné leurs passagers sur l'autoroute en pleine nuit. La délégation d'Amel Hadjadj a eu la chance d'être déposée près du centre-ville du Caire.
Au-delà du récit factuel, Amel Hadjadj livre une analyse politique de son expérience. Elle refuse la généralisation et les amalgames :
« Je rejette complètement les hashtags du genre "#Boycott_Egypt". Je boycotte tous les États du monde dans ce cas-là, moi. Ils sont tous problématiques. »
Elle souligne particulièrement la solidarité du peuple égyptien :
« Des amis égyptiens nous ont aidés à fuir les hôtels sous surveillance, ont pris des risques pour nous, nous ont hébergé et nourri, nous ont expliqué la loi. »
Cette expérience renforce sa conscience politique et sa compréhension des mécanismes d'oppression. « Une compréhension accrue de l'impérialisme, du rôle des frontières, des violences des états », analyse-t-elle.
Un appel à la responsabilité
Aujourd'hui en situation précaire au Caire, Amel Hadjadj appelle à la prudence et à la réflexion collective.
« Comment faire pour que cette marche serve réellement les Gazaouis, et non pas la starification de celles et ceux qui y ont participé ? »
Elle insiste sur la nécessité de protéger ceux qui les ont aidés sur place :
« Eux et elles, contrairement à nous, ne rentreront pas chez eux les prochains jours comme nous ! Ils restent ici, et leur lutte est aussi importante que la nôtre. »
Son témoignage se termine sur une conviction ferme :
« Tant qu'on ne mettra pas fin à l'impérialisme, aux logiques coloniales, les droits des femmes, des minorités, des peuples opprimés — ici comme ailleurs — resteront des illusions. »
Cette expérience, qu'elle qualifie de transformatrice, s'inscrit dans une démarche féministe décoloniale qui lie les luttes locales aux solidarités internationales. « Aucune lutte féministe n'est complète si elle ne s'inscrit pas contre l'ordre colonial global », conclut-elle.
Le témoignage d'Amel Hadjadj révèle les contradictions et les défis de la solidarité internationale avec la Palestine, entre répression étatique et solidarité populaire, entre stratégies de sécurité et impératifs moraux. Son récit questionne aussi les modalités de l'engagement militant dans un contexte géopolitique complexe, où chaque geste porte des conséquences qui dépassent les individus.
Sophie K.



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