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Violences policières : la condamnation qui révèle les angles morts du pouvoir

  • il y a 7 minutes
  • 3 min de lecture

La condamnation à sept ans de prison d’un policier pour tentative d’assassinat à Dar El Beïda dépasse largement le cadre d’un fait divers. Elle intervient dans un contexte où les violences policières, longtemps invisibilisées ou traitées comme des anomalies individuelles, se croisent désormais avec un autre phénomène tout aussi alarmant : les violences faites aux femmes, dont certaines impliquent directement des agents de l’État. Cette convergence n’est pas fortuite. Elle révèle un système institutionnel qui sanctionne ponctuellement les dérives les plus flagrantes, mais peine à interroger ses propres mécanismes de contrôle, de formation et de responsabilité.


L’affaire de Dar El Beïda est emblématique. Un policier tire avec son arme de service sur un citoyen venu protéger une femme en détresse. La scène, d’une brutalité sidérante, met en lumière une culture professionnelle où l’arme n’est plus seulement un outil de maintien de l’ordre, mais un prolongement d’un pouvoir exercé parfois hors de tout cadre légal. La justice a frappé fort, mais elle a frappé seule. Rien, dans le traitement institutionnel de cette affaire, ne laisse entrevoir une réflexion sur les conditions qui permettent à un agent armé d’utiliser sa fonction pour régler un conflit privé.


Cette absence de remise en question structurelle est d’autant plus préoccupante qu’elle s’inscrit dans un paysage où les violences faites aux femmes connaissent une progression dramatique. Plusieurs féminicides recensés en Algérie, sont commis par des policiers, des gendarmes ou des militaires. Les associations féministes, comme le réseau Wassila ou Féminicides Algérie, alertent depuis des années sur cette réalité : une partie des auteurs de féminicides appartiennent aux corps de sécurité, bénéficiant d’un accès aux armes, d’un statut protecteur et parfois d’une forme d’impunité informelle. Les chiffres exacts varient selon les sources, mais les ONG estiment que chaque année, plusieurs féminicides sont commis par des agents de l’État, un phénomène encore largement sous‑documenté faute de transparence institutionnelle.


Ce point est crucial. Lorsqu’un agent de l’État tue sa conjointe, son ex‑épouse ou une femme de son entourage, ce n’est pas seulement un drame familial : c’est un échec politique. C’est la preuve que les mécanismes de prévention, de signalement et de contrôle interne ne fonctionnent pas. C’est aussi le symptôme d’une culture hiérarchique où la violence masculine peut se déployer derrière l’autorité de l’uniforme. Dans plusieurs affaires récentes, les victimes avaient alerté, demandé protection, signalé des menaces. Elles n’ont pas été entendues.


L’État se retrouve ainsi face à une contradiction majeure. Il veut afficher une fermeté exemplaire lorsqu’un agent commet un acte criminel spectaculaire, comme dans l’affaire de Dar El Beïda, mais il évite soigneusement d’aborder la dimension systémique des violences, qu’elles visent des citoyens dans l’espace public ou des femmes dans l’espace privé. Cette gestion au cas par cas permet de préserver l’image d’une institution policière disciplinée, tout en évitant d’ouvrir le chantier, politiquement explosif, d’une réforme profonde des pratiques, des formations et des mécanismes de reddition de comptes.


Pourtant, la société algérienne change. Les violences faites aux femmes ne sont plus tolérées comme avant. Les féminicides suscitent une indignation croissante, alimentée par les réseaux sociaux, les collectifs féministes et une jeunesse qui refuse la fatalité. De même, les violences policières ne sont plus perçues comme des incidents isolés, mais comme les symptômes d’un appareil sécuritaire utilisé pour réguler l’espace politique autant que l’espace social. Dans ce contexte, chaque affaire devient un révélateur : celle de Dar El Beïda montre comment un policier peut retourner son arme contre un citoyen ; les féminicides commis par des agents montrent comment cette même arme peut se retourner contre les femmes.


La condamnation du policier de Dar El Beïda n’est donc ni un tournant ni une victoire institutionnelle. C’est un signal ambigu : la justice peut agir, mais seulement dans les limites que le politique lui laisse. Tant que les violences faites aux femmes et les violences policières seront traitées comme deux réalités distinctes, alors qu’elles procèdent d’un même déficit de contrôle et de responsabilité, l’État continuera de sanctionner l’individu sans toucher au système. La question essentielle demeure entière : l’Algérie est‑elle prête à affronter la dimension structurelle de ces violences, ou continuera‑t‑elle à gérer les crises au coup par coup, en laissant intactes les conditions qui les rendent possibles ?


Yacine M

 
 
 

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