Alger et Rome : une alliance énergétique prometteuse, mais pleine de paradoxes
- cfda47
- 24 juil. 2025
- 4 min de lecture

Le président algérien Abdelmadjid Tebboune s’est rendu en Italie pour une visite officielle dans le cadre du 5ᵉ sommet intergouvernemental algéro-italien. L’objectif : renforcer la coopération bilatérale dans des secteurs clés. Le rapprochement entre Alger et Rome dessine une nouvelle architecture énergétique et industrielle en Méditerranée, dont les implications dépassent largement le cadre bilatéral. Ce partenariat, présenté comme mutuellement bénéfique, mérite cependant une lecture plus nuancée. Si les accords signés témoignent d’un rapprochement stratégique, la visite n’a pas échappé aux critiques, tant sur le fond que sur la forme. L’Algérie valorise de plus en plus la figure de Saint Augustin comme symbole d’unité nationale et de dialogue interculturel. Le Vatican, de son côté, semble miser sur une approche de fraternité et de mémoire partagée, en lien avec les martyrs de Tibhirine et Mgr Claverie.
La visite du président algérien Abdelmadjid Tebboune en Italie marque un tournant stratégique dans les relations entre Alger et Rome. Plus de 40 accords ont été conclus dans des domaines variés : industrie, santé, télécommunications, agroalimentaire, formation professionnelle et économie circulaire.
Sonatrach et ENI ont signé plusieurs accords pour consolider leur partenariat, notamment dans le gaz et les hydrocarbures. L’Italie aspire à devenir un hub énergétique européen, en s’appuyant sur l’Algérie comme principal fournisseur de gaz naturel.
Création d’un centre technologique du marbre à Oran, financé par l’Italie. Lancement de projets industriels à Sétif et Tissemsilt, notamment pour la plasturgie et le recyclage. Des projets de câbles sous-marins et de corridors numériques entre l’Afrique du Nord et l’Europe ont été annoncés.
Une coopération énergique
Accueilli par la Première ministre Giorgia Meloni et le président Sergio Mattarella, Tebboune a supervisé la signature de plus de 40 accords, couvrant les domaines de l’énergie, de la défense, des transports, de l’agro-industrie et des télécommunications. Le contrat entre Sonatrach et ENI, d’un montant de 1,35 milliard de dollars, illustre la place centrale du gaz algérien dans le Plan Mattei, stratégie italienne visant à faire de l’Italie un carrefour énergétique euro-africain.
Un forum économique organisé à Rome a réuni près de 400 entreprises algériennes et italiennes, signalant une volonté commune d’intensifier les partenariats privés.
Un pari gagnant pour l’Italie
En s’affranchissant progressivement du gaz russe, l’Italie fait le choix pragmatique d’un fournisseur fiable et proche géographiquement.
Les investissements italiens en Algérie diversifient leur économie et renforcent l’influence de Rome en Afrique du Nord, là où Paris semble reculer.
Un levier pour l’Algérie… sous conditions
Ce partenariat permet à l’Algérie de sortir d’une dépendance quasi-exclusive à la rente gazière, avec des projets industriels et technologiques variés. Mais il repose sur une gouvernance centralisée, une diplomatie parfois crispée, et une économie encore fragile. L’efficacité de ces accords dépendra de leur mise en œuvre concrète et inclusive.
Silence diplomatique sur les droits fondamentaux
Aucun des accords signés ne mentionne explicitement la promotion des droits humains, la liberté d’expression, ou la protection des minorités. Le partenariat inclut des volets sensibles comme la lutte contre l’immigration illégale et la coopération sécuritaire, mais sans garanties connues sur le respect des droits des personnes concernées.
L’Algérie est régulièrement pointée du doigt par des ONG pour des atteintes à la liberté de la presse, des arrestations arbitraires, et la répression de voix dissidentes. Rome semble privilégier une approche économique et énergétique, sans conditionnalité démocratique.
Ce choix peut être vu comme une realpolitik, mais il soulève des questions sur la cohérence des valeurs européennes dans les partenariats extérieurs.
Un accueil discret, des critiques ouvertes
Malgré les avancées diplomatiques, le protocole de la visite a suscité l’étonnement. Le président algérien a été reçu par le ministre italien de la Défense, sans cérémonie officielle — une entorse aux usages diplomatiques qui a été interprétée par certains commentateurs comme un signe de réserve de la part de Rome.
Des manifestations de membres de la diaspora algérienne ont également eu lieu, dénonçant le manque de réformes démocratiques en Algérie et critiquant la légitimité du pouvoir en place.
Cette visite s’inscrit dans un contexte de tensions diplomatiques avec la France, marquées par des expulsions de diplomates et un gel des coopérations. L’ombre des relations tendues entre Alger et Paris plane sur ce rapprochement : il semble que l’Italie bénéficie d’un vide laissé par la France.
Cela pose la question d’un glissement stratégique en Méditerranée, où les alliances se redéfinissent à travers des logiques d’intérêt plus que de valeurs partagées.
Une dimension spirituelle et Un pèlerinage sur les pas de Saint Augustin
La visite de Tebboune a aussi comporté une rencontre au Vatican avec le pape Léon XIV, premier pontife d’origine algérienne dont les liens spirituels avec l’Algérie via Saint Augustin ont été salués. Ce moment symbolique a mis en lumière les racines méditerranéennes communes des deux pays et ouvert un dialogue sur la paix interreligieuse.
Le pape Léon XIV, issu de l’ordre de Saint Augustin, a exprimé son désir profond de visiter Annaba et Souk Ahras, lieux emblématiques liés à la vie du philosophe chrétien. Cette démarche serait une première historique : aucun pape n’a encore effectué de voyage apostolique en Algérie.
C’est une perspective hautement symbolique et diplomatiquement stratégique. La visite du pape Léon XIV en Algérie, envisagée pour le premier semestre 2026, s’inscrirait dans une dynamique de rapprochement spirituel et géopolitique entre Alger et le Vatican.
Cette visite pourrait rééquilibrer les relations interreligieuses en Méditerranée, notamment après la visite du pape François au Maroc en 2019. Elle renforcerait la visibilité de l’Église catholique en Algérie, dans un contexte marqué par des restrictions administratives et des tensions sur les conversions.
Enjeux politiques et culturels
Ce partenariat ne doit pas être l’apanage d’intérêts géoéconomiques. Il devrait intégrer des dimensions environnementales, sociales, et culturelles, en associant les sociétés civiles et en respectant les équilibres régionaux. Sans cela, il pourrait renforcer les asymétries plutôt que les corriger.
Ce rapprochement stratégique pourrait être l’occasion d’intégrer une clause sociale ou des mécanismes de suivi des droits humains dans les accords bilatéraux. Sinon, il risque de renforcer des régimes autoritaires sans contrepoids démocratique.
La rédaction



Commentaires