Bienvenue, madame Dutour
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À Berlin, où il effectuait mercredi une visite d'État, Abdelmadjid Tebboune a assuré que « les opposants sont les bienvenus en Algérie » et que « chaque Algérien a le droit de critiquer ». Une hospitalité dont Nassera Dutour, 70 ans, mère de disparu et présidente du CFDA, mesure la sincérité depuis le 30 juillet 2025 : ce jour-là, la police aux frontières l'a refoulée de son propre pays, sans motif ni notification. Chronique d'un démenti vivant.
Abdelmadjid Tebboune a de la constance. Mercredi soir à Berlin, devant la diaspora, il a réaffirmé que l'opposition était la bienvenue en Algérie et que chaque Algérien avait le droit de critiquer, dans le respect des traditions et des valeurs de la nation. « Je l'ai dit et redit à la télévision, dans mes interventions et je le répète devant vous. » Il l'a dit, c'est vrai. Il le redit. Le problème n'a jamais été la répétition. Le problème, c'est le 30 juillet 2025, aéroport Houari-Boumediene, guichet de la police aux frontières.
Ce jour-là, Nassera Dutour, née Yous, citoyenne algérienne munie de son passeport en cours de validité, est retenue trois heures par la police aux frontières sans qu'aucune justification ne lui soit fournie, puis renvoyée vers Paris. On lui remet un procès-verbal incomplet, sans motif, sans identité de l'agent responsable, sans signature exigée. Une expulsion de son propre pays, réglée comme une formalité de comptoir.
Qui est cette femme si dangereuse qu'il faille la refouler comme une étrangère ? Une mère. Son fils, Amine Amrouche, a été arrêté en janvier 1997 par des agents de l'État algérien et demeure porté disparu à ce jour. Depuis, elle cherche. Elle préside le Collectif des familles de disparus en Algérie, fondé en mai 1998, et a constitué en près de trente ans plus de 5 400 dossiers individuels transmis au Groupe de travail des Nations unies sur les disparitions forcées. Elle n'appelle pas à renverser le régime. Elle demande où sont les corps. C'est apparemment la question de trop.
Car tout, autour d'elle, a été méthodiquement éteint. En mai 2025, le site internet de l'organisation devient inaccessible depuis l'Algérie. En mars 2026, l'antenne du collectif à Alger fait l'objet d'une fermeture administrative au motif que l'organisation n'aurait pas été enregistrée…après plus de vingt ans d'existence tolérée. Restait la voie du droit, celle-là même que le président invoque quand il oppose la critique légitime à la diffamation. Nassera Dutour l'a empruntée. La cour administrative d'appel d'Alger a rejeté son recours en s'abritant derrière des prétextes de pure forme : l'expiration de son passeport en décembre 2025 -alors que le refoulement avait eu lieu sous sa validité -et l'absence d'une copie de la décision d'interdiction, document que les autorités refusent précisément de notifier. On lui reproche de ne pas produire la preuve de ce qu'on lui cache. Kafka aurait trouvé le trait un peu appuyé.
Voilà donc à quoi ressemble, vue du tarmac d'Alger, l'hospitalité proclamée à Berlin. Et madame Dutour a de la compagnie. Les ONG de défense des droits humains parlent de 300 détenus d'opinion en Algérie, dont beaucoup poursuivis au titre de l'article 87 bis, cette définition du terrorisme assez large pour y loger un statut Facebook.
Le journaliste français Christophe Gleizes purge depuis un an une peine de sept ans confirmée en appel pour « apologie du terrorisme », après un reportage sur la JS Kabylie. On lui reproche d’avoir interrogé des interlocuteurs mal-pensants. Quant aux opposants exilés, le législateur leur a réservé une nouveauté de saison : une législation étendue jusqu'à la déchéance de nationalité, visant particulièrement les irréductibles établis à l'étranger. Bienvenus, mais de préférence apatrides.
Alors pourquoi ce discours, et pourquoi à Berlin ? Parce qu'il ne s'adressait pas aux Algériens. Il s'adressait à l'Allemagne, qui déroulait les honneurs militaires à un fournisseur de gaz courtisé, et qui fut, on l'oublie vite, le pays médiateur de la libération de Boualem Sansal en novembre dernier. Devant un tel auditoire, on soigne la vitrine. La marchandise, elle, reste en arrière-boutique : dans les cellules de Koléa, dans les locaux scellés de la rue des disparus, et dans la file d'attente d'un aéroport où une mère de 71 ans attend toujours qu'on lui rende deux choses que le pouvoir garde sous clé…son pays, et la vérité sur son fils.
Khaled ROUABAH