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Le droit de critiquer s'arrête à l'aéroport d'Alger

  • il y a 10 heures
  • 6 min de lecture
© Billet d’avion Mustapha Benfodil posté sur son compte Facebook 
© Billet d’avion Mustapha Benfodil posté sur son compte Facebook 

Depuis Berlin, Abdelmadjid Tebboune proclame que « chaque Algérien a le droit de critiquer » et souhaite la bienvenue aux opposants. Au même moment, à Alger, deux journalistes qui n'ont jamais insulté personne restent cloués au sol par une interdiction de sortie du territoire, six mois pour Mustapha Benfodil, sept ans pour Saïd Boudour. Radiographie d'une mesure sans juge, sans texte et sans visage, devenue l'arme silencieuse contre la presse.


Mercredi 15 juillet au soir, devant la communauté algérienne réunie à Berlin, Abdelmadjid Tebboune a voulu marquer les esprits. « Par rapport aux opposants, ils sont les bienvenus en Algérie », a lancé le chef de l'État, en visite officielle en Allemagne, avant de dérouler son credo en matière de liberté d'expression : « Je l'ai dit et redit à la télévision, dans mes interventions et je le répète devant vous, chaque Algérien a le droit de critiquer, dans le respect de nos traditions. La diffamation et l'insulte ne nous ramènent que la haine et la violence. » Au moment précis où ces mots étaient prononcés, deux journalistes algériens qui n'ont jamais diffamé ni insulté qui que ce soit étaient interdits de quitter le territoire national. Mustapha Benfodil, depuis six mois. Saïd Boudour, depuis 2019. La déclaration présidentielle s'est prononcée au-dessus de leurs têtes, pendant que la mesure qui les cloue au sol continuait de produire ses effets, sans jugement, sans motivation publique, sans horizon de levée.


Benfodil n'est pourtant ni un opposant ni un insulteur. Grand reporter au quotidien francophone El Watan, romancier habitué des tournées littéraires, il s'apprêtait lundi à rejoindre la France pour présenter, dans un festival de cinéma, son film consacré aux essais nucléaires français en Algérie. Un sujet qui, en toute logique, sert la position algérienne dans le contentieux mémoriel avec Paris. C'est ce voyage-là que la police aux frontières a interrompu. L'homme qui documente Reggane et In Ekker restera à quai, empêché de porter à l'étranger un dossier que la diplomatie algérienne elle-même brandit à chaque bras de fer avec l'ancien colonisateur. Ses avocats ont engagé une procédure pour obtenir la levée de l'interdiction de sortie du territoire national (ISTN) qui le frappe. On cherche l'insulte. On ne trouve qu'un journaliste qui fait son métier.


Sept ans sans frontière pour Saïd Boudour

Le cas de Saïd Boudour donne la mesure de ce que peut durer une ISTN. Le journaliste oranais rappelait il y a quelques jours, sur sa page Facebook, que sa dernière sortie du territoire remonte à septembre 2019. Sept ans bientôt. Une des notifications de la mesure, une « indication de déplacement », porte la signature d'Abdelghani Hamel, alors patron de la Sûreté nationale. Hamel a depuis été condamné et incarcéré pour corruption. Sa signature, elle, court toujours.


Entre-temps, Boudour a connu la prison pour « atteinte au moral de l'armée en temps de paix » et « outrage à corps constitué », en l'occurrence le défunt chef d'état-major Ahmed Gaïd Salah, puis trente-trois mois de contrôle judiciaire devant le pôle pénal spécialisé, sous les qualifications les plus lourdes du code, « complot contre l'autorité de l'État », « tentative de changement du régime de gouvernance », « appartenance à une organisation terroriste ». Des poursuites tentaculaires pour un homme dont l'activité principale consiste à écrire.


El Kadi, Aït Kaci, Touati... une liste qui s'allonge depuis des années

Ces deux dossiers s'ajoutent à une série déjà longue, et remarquablement constante dans son mode opératoire. Ihsane El Kadi, patron de Radio M et du site Maghreb Émergent, a été placé sous ISTN dès mai 2021, avec confiscation de passeport et interdiction de quitter la wilaya d'Alger, à la suite d'une plainte de l'ancien ministre de la Communication Ammar Belhimer pour un article d'opinion. Emprisonné de décembre 2022 à novembre 2024, dans une détention que le Groupe de travail de l'ONU sur la détention arbitraire a qualifiée d'arbitraire, comme l'a rapporté Reporters sans frontières, il est ressorti de prison sans recouvrer son passeport. En octobre 2025, il n'a pas pu se rendre à Leipzig recevoir le Prix de la liberté et de l'avenir des médias, décerné avant lui à Anna Politkovskaïa. Il a envoyé un message vidéo enregistré à son domicile d'Alger. La double peine, en somme, la prison d'abord, l'assignation au pays ensuite.


Les correspondants de presse étrangère ne sont pas épargnés. Moncef Aït Kaci, qui travaillait pour France 24, a découvert début 2020, au comptoir de l'aéroport Houari-Boumédiène, qu'il était sous ISTN, sans qu'aucune signification judiciaire ne lui soit parvenue, comme la loi l'exige pourtant, ainsi que l'a documenté RSF. Après lui, Marzoug Touati, animateur à Béjaïa d'un site consacré aux atteintes aux libertés, a découvert « fortuitement » en 2022 qu'il ne pouvait plus voyager. Le chanteur kabyle Oulahlou a connu le même sort. Lazhar Zouaimia, activiste établi au Canada, a été emprisoné et bloqué à l'issue d'une visite familiale et n'a pu rentrer chez lui qu'après l'intervention des services consulaires canadiens.


La presse algérienne documentait déjà, début 2023, le cas d'une militante qui a dû harceler le parquet de Cheraga pendant près d'un an avant d'apprendre qu'elle était sous ISTN depuis le 31 août 2022. À la même période, le journaliste Mustapha Bendjama refoulé au poste frontalier d'Oum Teboul, en route vers la Tunisie, s'entendait répondre par le chef du centre une phrase qui résume à elle seule le système. « Vous n'êtes pas sous ISTN, mais nous ne pouvons vous laisser sortir. »


Combien sont-ils ? Personne ne le sait avec précision, et c'est peut-être le plus troublant. « Des centaines d'activistes, de journalistes, d'hommes d'affaires et de politiques sont frappés d'une interdiction de quitter le territoire national, sans aucune décision de justice », estimait début 2024 l'avocat Abdelghani Badi, défenseur de dizaines d'anciens détenus du hirak, interrogé par Middle East Eye. Même les figures politiques de premier plan n'y échappent pas. Abderrazak Makri, ancien président du MSP et candidat à la présidentielle de 2024, s'est vu refuser l'embarquement à plusieurs reprises, sans poursuite judiciaire ni justification, malgré ses démarches auprès de responsables « haut placés ».


Ce que dit le droit, ce que fait la pratique

Le texte existe, et il est étroit. L'article 36 bis 1 du code de procédure pénale réserve l'ISTN aux nécessités de l'enquête, sur rapport motivé de l'officier de police judiciaire, contre une personne soupçonnée d'implication dans un crime ou un délit. Une mesure d'exception, encadrée, en principe susceptible de recours. La pratique a inventé autre chose, des interdictions sans texte, sans notification, sans juge identifiable devant qui les contester, découvertes devant les autres passagers au moment d'embarquer. Des avocats comme Me Abdallah Haboul y voient un angle mort juridique complet, les personnes concernées ne sachant même pas quelle autorité saisir.


L'affaire Amira Bouraoui a montré, en février 2023, où mène cette mécanique quand elle se referme sur quelqu'un qui refuse de s'y résigner. Sous ISTN, refoulée à plusieurs reprises à l'aéroport d'Alger, la militante franco-algérienne a franchi la frontière tunisienne avec le passeport de sa mère avant d'être exfiltrée vers la France avec l'appui du consulat français à Tunis. Rappel de l'ambassadeur algérien à Paris, gel des laissez-passer consulaires, condamnation par contumace à dix ans de prison. Une interdiction de voyager administrée dans l'opacité avait fini en affaire d'État à trois capitales.


Revenons aux mots de Berlin, car ils méritent d'être pris au sérieux, c'est-à-dire au pied de la lettre. « Chaque Algérien a le droit de critiquer », dit le président. Benfodil est algérien, il critique, il documente, il n'insulte pas. Le droit qui lui est reconnu à Berlin lui est retiré à l'aéroport d'Alger. « La diffamation et l'insulte ne nous ramènent que la haine et la violence », poursuit le chef de l'État. Personne n'a jamais produit une ligne diffamatoire ou injurieuse signée Benfodil ou Boudour, et pour cause, aucun des deux n'est poursuivi pour cela.


La frontière tracée par le discours présidentiel, la critique permise d'un côté, l'insulte proscrite de l'autre, ne recoupe donc pas celle qu'applique la police aux frontières. Celle-ci obéit à un autre partage, jamais énoncé, dont le critère reste le secret de ceux qui dressent les listes. Et c'est bien là que la déclaration se retourne contre son auteur. Si la critique est permise, que reproche-t-on à Benfodil ? S'il existe un dossier, qu'on le produise. S'il n'en existe pas, qu'on lève la mesure et qu'on laisse son film voyager. Le maintien du flou arrange une seule hypothèse, celle où l'ISTN ne sanctionne rien de précis mais signale quelque chose à tous les autres. Les confrères comprennent vite ce genre de message.


Boudour, lui, conclut son texte en refusant de céder au désespoir. L'espoir demeure, écrit-il, malgré tout. C'est, à ce jour, la seule liberté de circulation qu'on ne lui a pas retirée.


Khaled ROUABAH



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