Deux ans de détentions politiques : l’Algérie face à ses ombres judiciaires

Depuis deux ans, une série de détentions et de poursuites judiciaires frappe des militants, universitaires et un avocat, dans un climat politique marqué par la répression du dissentiment depuis l’arrivée d’Abdelmadjid Tebboune au pouvoir en 2019. Le texte publié par l’avocate Fetta Sadat, qui rappelle les noms et les dates, agit comme un révélateur : derrière les chiffres, ce sont des vies entières suspendues, des familles brisées, et une justice dont l’indépendance est de plus en plus contestée.
Cela fait exactement deux ans que Mira Moknache, enseignante universitaire et militante des droits humains, Rafik Belayel, Khoudir Bouchelaghem, Mohand Tahar Achiche, Salem Bouaza, Lounes Ghougad et Ghiles Benkerrou sont sous mandat de dépôt. Deux ans de privation de liberté, de séparation familiale, d’incertitude totale. Deux ans où la détention provisoire, censée être exceptionnelle, devient un instrument de neutralisation politique. Deux ans où la procédure pénale se transforme en peine anticipée.
Cela fait également deux ans que Mokrane Boudjema, Malek Boudjema, Mustapha Akouche, Yuva Menguellat et Mouloud Menguellat vivent sous contrôle judiciaire, un régime qui, en Algérie, peut s’apparenter à une assignation à résidence déguisée : interdictions de déplacement, convocations répétées, impossibilité de travailler normalement, surveillance constante. Une liberté sous condition qui n’en est pas une.
Le cas de Maître Sofiane Ouali illustre à lui seul les dérives d’un système judiciaire sous tension. Bien qu’en liberté provisoire, il attend un procès criminel sans cesse repoussé : programmé le 25 décembre 2025, renvoyé au 29 janvier 2026, puis au 5 février 2026, puis au 9 juin 2026, avant d’être à nouveau reporté à la prochaine session criminelle. Une succession de renvois qui ne relève plus de la simple surcharge des tribunaux, mais d’une stratégie de temporisation. L’indétermination judiciaire devient un outil de pression, un moyen de maintenir un avocat engagé dans un état de vulnérabilité permanente.
Depuis l’arrivée de Tebboune, les arrestations de militants, journalistes, universitaires et avocats se sont multipliées. Les charges retenues — “atteinte à l’unité nationale”, “publications subversives”, “apologie d’organisations terroristes”, “association de malfaiteurs” — sont suffisamment larges pour englober un post Facebook, une réunion associative, une prise de parole publique. La criminalisation du militantisme s’est installée durablement, portée par un arsenal juridique renforcé et par une justice dont le parquet, les nominations et les procédures sont de plus en plus alignés sur les priorités de l’exécutif.
Les conséquences humaines sont considérables. Les familles sont les premières victimes invisibles : enfants qui grandissent sans leurs parents, parents âgés qui s’épuisent dans les déplacements vers les prisons, foyers ruinés par les frais d’avocats et de soutien matériel. Les carrières sont brisées : enseignants suspendus, militants marginalisés, universitaires empêchés de reprendre leurs travaux. La détention prolongée sans jugement produit une violence psychologique profonde : anxiété chronique, perte de repères, isolement, sentiment d’injustice radical.
Au‑delà des individus, c’est la société civile qui se trouve fragilisée. Chaque arrestation envoie un message clair : contester, c’est risquer la prison. L’autocensure s’installe, les collectifs se dissolvent, les militants expérimentés se retirent, les associations se vident. La peur devient un acteur politique à part entière.
Le texte de Maître Fetta Sadat se conclut par un appel à une justice libre et indépendante, et par une liste de noms qui ne sont pas seulement des dossiers judiciaires, mais des vies suspendues. Il rappelle que derrière chaque procédure, il y a une famille qui attend, un avenir interrompu, une existence brisée. Deux ans : un chiffre, mais surtout une blessure collective.
La crise de confiance entre citoyens et institutions judiciaires n’est plus un débat théorique. Elle se lit dans les cellules des prisons, dans les salles d’audience où les procès sont reportés, dans les foyers où l’on attend un proche qui ne revient pas. Elle se lit dans ces noms que l’avocate égrène, comme pour conjurer l’oubli. Elle se lit dans ces vies brisées qui, pour l’instant, n’ont obtenu ni justice ni réparation.
Yacine M



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