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Ihsane El Kadi, un an après sa libération : “La répression a créé une paranoïa d’État”

  • cfda47
  • 3 nov. 2025
  • 4 min de lecture

Dernière mise à jour : 4 nov. 2025

Un an après sa libération, le journaliste Ihsane El Kadi, fondateur de Radio M et de Maghreb Emergent, dresse un bilan sévère de la situation politique et médiatique en Algérie. Libéré le 1er novembre 2024 à la faveur d'une grâce présidentielle après vingt-deux mois de détention, le journaliste parle aujourd'hui sans amertume, mais avec une lucidité glaçante sur l'état de son pays.  

Assis dans son bureau d’Alger, face caméra, Ihsane El Kadi mesure le chemin parcouru depuis sa sortie de prison. “La liberté vaut toujours mieux que la prison, évidemment. Je peux dire que j'ai vécu de manière positive, malgré un certain état d'alerte sur ce que j'allais trouver en sortant.” Après avoir été frappé par le fossé entre la réalité du pays et ce qu'il en percevait depuis sa cellule, le journaliste reconnaît que le choc a été rude mais qu'il a choisi d'avancer avec détermination.  


Cette nuit du 23 au 24 décembre 2022 reste gravée dans sa mémoire. Arrêté à son domicile par des agents de la DGSI, sans convocation préalable, il assiste à la perquisition au siège de la société Interface Médias, éditrice de ses plateformes. Les locaux sont mis sous scellés, les comptes bancaires gelés, le matériel saisi. Le 29 décembre, le tribunal de Sidi M’Hamed le place en détention provisoire à la prison d’El Harrach. Une descente aux enfers judiciaire venait de commencer pour celui qui incarnait le journalisme indépendant en Algérie.  

Depuis sa libération, la vie a repris ses droits. Sa fille a soutenu sa thèse à la London School of Economics, des proches se sont mariés, et Maghreb Emergent continue tant bien que mal malgré les pressions. « Rien ne gomme deux années de prison. Mais le prix que j'ai reçu de la Fondation Leipzig en octobre dernier, c'est une reconnaissance, celle d'une presse algérienne qui résiste encore. »  


Les accusations portées contre lui s'appuyaient sur les articles 95 et 95 bis du Code pénal, qui répriment la réception de fonds étrangers susceptibles de “porter atteinte à la sécurité de l'État”. La justice lui reprochait d'avoir reçu des fonds de l'étranger, notamment de sa fille installée à Londres, pour financer ses médias, d'avoir mené une “propagande politique” contraire à l'ordre public, et accessoirement, d'avoir collecté des fonds sans autorisation administrative. Son avocat dénonçait un procès politique, estimant que l'argent évoqué relevait d'un simple soutien familial et non d'un financement étranger d'influence.  

Son analyse de la situation algérienne est sévère. “Le niveau de répression qu'a connu l'Algérie pendant mes deux années de détention a été bien plus fort que je n'imaginais. Une dégradation plus forte”. Le 2 avril 2023, le tribunal de Sidi M'Hamed rendait son verdict : cinq ans de prison, dont trois ans ferme et deux avec sursis, assortis d'une amende et de la dissolution d'Interface Médias. Une procédure que sa défense qualifiait d'expéditive, plusieurs éléments de preuve n'ayant jamais été produits, et l'infraction de “propagande politique” restant juridiquement floue.  

Mais la répression ne s'est pas arrêtée avec sa libération. Au contraire, selon lui, elle s'est transformée en une véritable “paranoïa d'État” qui paralyse désormais le pays tout entier.

“Je ne souhaite la prison à personne, même pas aux anciens ministres. La solution n'est pas la répression. La répression crée une paranoïa qui fait que tous les responsables actuellement ne peuvent plus prendre de décisions, ne travaillent plus, ne font plus ce qu'il faut à cause de cette peur.”

Cette paranoïa, décrit Ihsane El Kadi, est devenue un engrenage systémique dont personne ne peut s'extraire. “Un ancien Premier ministre ne peut pas voyager, un ancien responsable devient un problème de sécurité nationale parce qu'il voudrait fuir... Cette paranoïa n'a pas commencé avec le Hirak. Elle est devenue un problème structurel du régime.” 

C’est à ce moment qu’il élargit la réflexion à sa génération : “Nous nous sommes trompés en croyant qu’Octobre 1988 avait ouvert un tournant irréversible. Mais ceux qui pensent pouvoir ramener l’Algérie avant 1988 se trompent encore plus.”. Cette autocritique, qu’il dit avoir formulée devant le juge, traduit son constat d’un système qui n’a jamais vraiment tiré les leçons de la démocratisation avortée des années 80.  

Au-delà de la critique du pouvoir, le journaliste appelle tous les acteurs algériens à une introspection collective. “Nous nous sommes retrouvés tous piégés par cette dégradation. Nous ne sommes pas les héros et eux les méchants. Nous sommes dans une situation difficile collectivement. Nous devons tous faire notre examen de conscience”, estime-t-il.  

Son propre cas illustre cette logique répressive poussée à l'extrême. Arrêté pour avoir reçu un soutien familial qualifié de “financement étranger”, condamné pour “propagande politique” sans que cette notion ne soit clairement définie, Ihsane El Kadi incarne la vulnérabilité des voix dissidentes face à un appareil judiciaire instrumentalisé. Pour lui, cette dérive autoritaire découle d'un manque cruel de vision politique.  

Cette absence de projet collectif a laissé place à la gestion par la peur, au repli sécuritaire et à la paralysie des institutions. Les conséquences sont désastreuses : un espace médiatique verrouillé, une société civile muselée, et une classe politique tétanisée. Ihsane El Kadi évoque également la situation de ses anciens camarades de détention, dont certains croupissent encore en prison pour des raisons qu'il juge purement politiques. Parmi eux, des figures du Hirak, des militants des droits humains, des journalistes et des intellectuels qui ont osé critiquer le pouvoir. “On ne peut pas construire un pays sur la base de la peur et de l'intimidation.”  

Malgré ce tableau sombre, le fondateur de Radio M refuse de céder au pessimisme. Il continue de croire en la possibilité d'un changement, même si celui-ci semble lointain.

L'Algérie a toutes les ressources pour s'en sortir : une jeunesse éduquée, des compétences, une diaspora engagée. Ce qui manque, c'est une volonté politique de changement.”

Pour lui, la solution passe nécessairement par la restauration des libertés fondamentales, en premier lieu la liberté de la presse et d'expression, seules garantes d'un débat public sain et constructif.  

Un an après sa libération, Ihsane El Kadi reste un observateur lucide et engagé de la réalité algérienne. Son témoignage, empreint d'une gravité teintée d'espoir, rappelle que derrière les barreaux et la répression se trouve un pays en quête de sens et de liberté. Un pays où, malgré la peur ambiante, des voix continuent de s'élever pour défendre les valeurs démocratiques et le droit à l'information. La sienne en fait partie, plus déterminée que jamais.  

Sophie K.  


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