top of page

Quand l’audiovisuel public réduit la vie politique algérienne au seul RND

  • il y a 2 jours
  • 3 min de lecture

Depuis des semaines, les médias publics algériens déroulent un tapis rouge permanent au secrétaire général du Rassemblement national démocratique (RND), Moundir Bouden. Discours, déplacements, déclarations, visites de proximité, rencontres internes : chaque apparition bénéficie d’une couverture systématique, parfois en ouverture de journaux télévisés, souvent accompagnée d’un commentaire valorisant. Pour le téléspectateur, l’auditeur ou le lecteur, une impression s’impose : un seul parti politique semble exister, un seul responsable semble parler, un seul agenda semble compter. Les autres formations, pourtant légalement constituées, sont reléguées hors champ, comme si la vie politique se résumait à un monologue.


Cette situation n’a rien d’un accident. Elle s’inscrit dans un paysage médiatique verrouillé, où les rédactions financées par le contribuable fonctionnent comme des relais institutionnels plutôt que comme des espaces pluralistes. Les partis non alignés, qu’ils soient d’opposition ou simplement indépendants, n’apparaissent que rarement, souvent dans des formats neutres, parfois dans des contextes défavorables, et presque jamais pour exposer leurs positions ou leurs critiques. Le contraste est d’autant plus frappant que plusieurs formations ont récemment dénoncé l’absence totale d’accès aux médias publics, rappelant que la loi garantit pourtant l’égalité de traitement.


Le Hirak avait pourtant ouvert une brèche. Pendant quelques mois, la parole politique s’était diversifiée, les débats s’étaient élargis, et les médias publics avaient été contraints, sous la pression populaire, de refléter un minimum de pluralité. Beaucoup y avaient vu le début d’une transformation durable, la fin d’une communication verticale, la possibilité d’un espace public plus ouvert. Mais la parenthèse s’est refermée. Les mêmes mécanismes ont repris leur place : centralisation de l’information, hiérarchisation politique rigide, effacement des voix dissidentes, et retour à une communication institutionnelle où le pouvoir choisit qui parle, quand, et dans quelles conditions.


Le cas du RND illustre ce retour en arrière. Ce parti, historiquement proche du pouvoir, bénéficie d’une visibilité disproportionnée par rapport à son poids réel dans la société. Ses activités sont traitées comme des événements nationaux, ses déclarations comme des orientations politiques majeures, et ses déplacements comme des signaux d’importance. Cette surexposition ne dit pas tant la force du parti que la nature du système médiatique : un système où la couverture n’est pas un reflet de la vie politique, mais un instrument de mise en scène du consensus.


Dans ce décor figé, les autres partis disparaissent. Non pas parce qu’ils n’existent plus, mais parce qu’ils n’ont plus d’espace pour exister publiquement. Leurs conférences passent sous silence, leurs communiqués ne sont pas relayés, leurs critiques ne sont pas reprises. Le citoyen, privé d’informations pluralistes, se retrouve face à une représentation tronquée de la vie politique, où l’absence de débat est présentée comme une normalité. Le pluralisme devient un mot creux, vidé de sa substance par un traitement médiatique sélectif.


Rien n’a changé depuis le Hirak, parce que les structures qui encadrent l’information n’ont pas changé. Les lois restrictives, les pressions politiques, la dépendance à la publicité institutionnelle, la nomination administrative des responsables de rédaction : tout concourt à maintenir un paysage où l’information est un outil de gestion politique. Les médias publics ne sont pas des contre‑pouvoirs, mais des instruments de continuité. Et tant que cette architecture restera intacte, les mêmes visages occuperont l’écran, les mêmes discours seront relayés, et les mêmes silences s’imposeront.


La mascarade n’est pas seulement dans la surexposition d’un parti, mais dans l’effacement méthodique de tous les autres. Elle est dans la prétention à représenter la nation tout en ne montrant qu’une fraction du réel. Elle est dans l’écart grandissant entre ce que vivent les Algériens et ce que racontent les médias censés les informer. Elle est dans cette illusion de normalité qui masque une réalité politique verrouillée. Et elle est, surtout, dans l’idée que rien n’a changé — parce que tout a été fait pour que rien ne change.


Lila M

Commentaires

Noté 0 étoile sur 5.
Pas encore de note

Ajouter une note
bottom of page