Féminicides : faute de chiffres officiels, les féministes tiennent le registre des mortes

Quelques mois après avoir alerté sur le meurtre d’Asma Oumaïma, 15 ans, à Chlef, la militante Lina Farah lance « Femicide Algeria », un réseau de bénévoles chargé de recenser et de vérifier les meurtres de femmes dans toutes les wilayas. Elle rejoint un travail que des organisations féministes mènent depuis 2019, dans un pays qui ne publie aucune statistique officielle sur les féminicides.
Asma Oumaïma Moumna avait quinze ans. Fin janvier, à Sidi Akkacha, dans la wilaya de Chlef, elle a été tuée par son père. Le collectif Féminicides Algérie l’a inscrite sur sa liste des femmes tuées en 2026. Sur sa page, il s’adressait directement à elle, en désignant comme responsables de sa mort « tous ceux qui ont entendu tes appels au secours » et n’ont pas bougé. Le collectif accusait le système patriarcal, mais aussi un appareil juridique et institutionnel qui minimise les violences et laisse les signalements sans suite.
Quelques jours plus tard, un communiqué commun a réuni plusieurs organisations, parmi lesquelles TBD Algérie, la Fondation du Journal féministe algérien (JFA), le réseau Wassila, FARD et Tharwa n’Fadhma n’Soumer. Les signataires y qualifiaient le crime d’infanticide et de féminicide, et estimaient qu’il n’avait été possible que parce que la société comme les institutions avaient failli. Dans un autre texte, Féminicides Algérie et la Fondation pour la promotion des droits réclamaient la transparence des données officielles et la reconnaissance du féminicide comme circonstance aggravante dans la loi.
Lina Farah, créatrice de la plateforme citoyenne Tomorrow is a Better Day (TBD), consacrée à la lutte contre les violences faites aux femmes et aux enfants, a largement contribué à faire connaître l’affaire. Elle en avait été informée par le courriel d’une voisine de la victime, avant d’entrer en contact avec la meilleure amie d’Asma. Sur la page TBD Algérie, elle rappelait que l’adolescente avait dit clairement que son père allait la tuer, et qu’elle lui avait pourtant été rendue. Elle y voyait « une gifle collective ».
Un réseau pour prendre le relais
La même militante lance aujourd’hui « Femicide Algeria ». Annoncée sur Instagram, l’initiative veut bâtir une base de données des féminicides, adossée à une méthode de vérification et à un protocole de documentation, et suivre les cas dans la durée. Elle recrute des bénévoles dans les différentes wilayas, de préférence des femmes venues du journalisme, du droit, de la psychologie, de la recherche, du travail social ou du militantisme féministe. Toutes seront formées avant de commencer. La page promet de diffuser des ressources sur les violences faites aux femmes et aux filles, et sur les moyens de demander de l’aide.
Le nom prête à confusion. Féminicides Algérie, lancé en 2019 par deux militantes, recense ces crimes depuis sept ans. Les nouvelles venues prennent soin de ne pas lui faire d’ombre. Leur démarche, écrivent-elles, prolonge celle des militantes et chercheuses déjà engagées, sans prétendre les remplacer ni minimiser leur apport. L’objectif est de mettre en commun compétences et moyens, et de répartir la veille entre davantage de mains.
Deux semaines pour un seul dossier
Dans une déclaration publiée sur la page de TBD, Lina Farah raconte avoir tenté, tout au long de l’année, de suivre autant d’affaires que possible et de vérifier les cas qu’on lui signalait. Recouper un seul meurtre lui prenait souvent une à deux semaines. Faute de temps et de moyens pour enquêter sur tous, elle dit s’être sentie coupable. Quand une histoire restait invérifiable, « j’avais l’impression que la voix de cette femme n’avait pas été entendue », confie-t-elle.
Cette culpabilité l’a conduite à imaginer un groupe assez large pour durer. Si une équipe s’épuise ou doit arrêter, « un autre groupe peut prendre le relais et poursuivre le travail », résume-t-elle.
Les chiffres accumulés depuis 2019 donnent la mesure de la tâche. De 2019 à 2024, Féminicides Algérie a recensé 315 féminicides, dont 74 la première année et 48 en 2024. Le collectif précise que ce bilan n’est pas exhaustif et que le nombre réel est bien plus élevé. Pour 2025, il a documenté au moins 37 meurtres. Son rapport sur la période 2019-2022, signé par Wiame Awres, Narimene Mouaci Bahi et Lila Bouchenaf, attribue 51 % des meurtres à un conjoint ou ex-conjoint et 37 % à un autre membre de la famille ; 71 % ont eu lieu au domicile conjugal. Wiame Awres y réclame l’accès aux données de la médecine légale et des services de sécurité.
Des données publiques en pointillé
Amnesty International le rappelait en juin, l’Algérie ne publie aucune statistique officielle sur les féminicides. Les chiffres de l’État existent, mais par morceaux. La Fondation pour l’égalité CIDDEF, qui compile les bilans de la Sûreté nationale, retient 23 féminicides pour 2024. Féminicides Algérie en a compté 48 la même année. L’Institut national de santé publique a relevé 4 004 femmes victimes de violences physiques ou sexuelles dans les services de médecine légale et d’urgence de cinq wilayas pilotes en 2023. Selon le CIDDEF, une bonne partie de ces victimes ne porte pas plainte, même quand les coups les conduisent à l’hôpital.
La loi, elle, reste trouée. La réforme du code pénal de 2015 punit les coups portés au conjoint de un à vingt ans de prison selon les blessures, et de la perpétuité en cas de décès. Mais elle a introduit une clause du pardon : celui de l’épouse éteint les poursuites pour les faits les moins graves et allège les peines pour les autres. Le réseau EuroMed Droits rappelle que ce pardon est souvent arraché sous la pression de la famille ou de l’entourage. Dès 2015, la féministe et syndicaliste Soumia Salhi y voyait « un message d’impunité aux auteurs des violences ». Le viol conjugal n’est toujours pas une infraction pénale, relève Amnesty.
Trois centres d’accueil pour 69 wilayas
Un décret de juin 2004 prévoyait un réseau national de centres d’accueil pour les femmes victimes de violences. Vingt-deux ans plus tard, trois seulement ont officiellement ouvert, tous dans le nord (Tipaza, Mostaganem, Annaba), avec 220 places au total selon les associations interrogées par Amnesty, pour plus de 48 millions d’habitants. L’admission dépend du wali ou de son représentant, et les femmes hébergées ne peuvent pas faire venir leurs enfants. En février 2025, le gouvernement a lancé une ligne d’assistance joignable jour et nuit, la plateforme en ligne Himayati et un guide juridique. Les associations saluent ces outils, mais beaucoup de femmes en ignorent l’existence.
Lina Farah voudrait que le futur réseau travaille avec le reste de la société civile et avec les institutions, en premier lieu le ministère de la Solidarité nationale, de la Famille et de la Condition de la femme, ainsi que la police et la gendarmerie. L’accès aux informations et leur vérification en seraient facilités, estime-t-elle. La porte risque d’être lourde à pousser. Amnesty dit avoir sollicité ce ministère en mars 2025, sans réponse malgré plusieurs relances, et s’être vu refuser la visite du centre de Bou Ismaïl, à l’ouest d’Alger, au motif que les ONG n’y sont pas admises. Le décret de 2004 prévoyait aussi un centre à Tlemcen. Le bâtiment a été achevé en 2018. Il n’a jamais ouvert, et aucune explication n’a été donnée.
Sophie K.



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