Le siège de SOS Disparus ordonné scellé après vingt-cinq ans d’existence
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Elles se retrouvaient chaque mercredi rue Mustapha Ben Boulaïd depuis 2001. Un arrêté de wilaya daté du 12 mars leur ferme désormais la porte.
Pendant vingt-cinq ans, elles sont venues chaque mercredi au 21 rue Mustapha Ben Boulaïd, premier étage, commune d'Alger-Centre, avec leurs portraits encadrés et leurs dossiers. Des mères, pour la plupart, à la recherche de fils ou de maris arrachés pendant la décennie noire, entre 1992 et 2002. Ce local, ouvert par SOS Disparus, était leur seul point de ralliement institutionnel en Algérie. Le 16 mars 2026, les agents de la circonscription de Sidi M'hamed s'y sont présentés avec un arrêté de scellement.
L'association n'avait aucune existence légale aux yeux de l'État. Comme les autres associations qui luttent pour la même cause, le Collectif est entravé dans son action par la loi de 2012 sur les associations, qui soumet toute organisation à un agrément préalable que l'administration peut refuser sans recours effectif. SOS Disparus n'a jamais obtenu cet agrément. Pendant vingt-cinq ans, les autorités ont laissé les mercredis se tenir quand même.
Nassera Dutour avait fondé SOS Disparus à Alger avec un slogan en deux mots : «Vérité et justice». Derrière ce slogan, des années de collecte patiente. L'association a recensé à ce jour 8 000 cas de disparitions, quand la Ligue algérienne des droits de l'homme parle de 20 000. Chaque dossier, une famille. Chaque mercredi, quelques-unes d'entre elles revenaient rue Ben Boulaïd, moins nombreuses qu'avant, certaines trop âgées pour faire le déplacement, d'autres disparues à leur tour.
L'État algérien a toujours considéré ce combat comme un affront. Bouteflika avait proposé en 1999 une loi sur la Concorde civile, approuvée par référendum à 90 %, renforcée en 2005 par une «Charte pour la paix et la réconciliation nationale» qui prévoit des peines de prison à l'encontre de ceux qui ne respecteraient pas le choix de l'oubli. SOS Disparus n'a jamais accepté cet oubli-là. «Pour les autorités algériennes, il y a un texte voté par le peuple sur ce contentieux, donc on répond aux familles que le dossier est clos», décrypte un spécialiste des questions sécuritaires. Ce fragile équilibre commence pourtant à se défaire au début de 2024.
Le 29 février, les locaux sont encerclés pour empêcher la tenue d'une conférence sur la justice transitionnelle. Les autorités empêchent ensuite l'association d'organiser deux autres événements relatifs aux droits humains. Mary Lawlor, Rapporteur spéciale sur les défenseurs des droits de l'homme des Nations Unies, indique en janvier 2025 que des adhérents du collectif, dont des mères de personnes disparues, auraient été maltraités et obligés de quitter les lieux à ces occasions. De l'encerclement au scellement, il n'y avait qu'un pas administratif.
Le 12 mars 2026, la décision n° 1315 le franchit. Elle n'est pas signée par le wali d'Alger, mais par son secrétaire général, Khaled Brahimani Rehmani. Un acte de police administrative ordinaire, sans visage politique assumé. Maître Aïdoun Dalel, avocate de l'association, était présente lors de la notification le 16 mars. C'est elle qui a signé le procès-verbal.
En janvier 2025, le Collectif participait encore à Genève au premier congrès mondial contre les disparitions forcées, visant à promouvoir la ratification universelle de la Convention internationale pour la protection de toutes les personnes contre les disparitions forcées. Sur la scène internationale, SOS Disparus restait audible. Rue Mustapha Ben Boulaïd, la porte est désormais fermée.
Nassera Dutour avait prévenu : “Les dossiers sont dans une base de données qu'on ne peut pas détruire. On a préparé la relève, même après notre mort, on va continuer à réclamer la vérité.”
Amine B.