Rapport mondial 2026 : la fermeture de l’espace public devient une stratégie de gouvernance
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Le Rapport mondial 2026 de Human Rights Watch met en évidence une transformation profonde du paysage politique algérien. Au‑delà de la succession d’arrestations, de procès et d’interdictions, c’est une véritable stratégie de gouvernance qui se dessine : celle d’un État qui choisit de verrouiller méthodiquement l’espace public pour prévenir toute résurgence d’un mouvement contestataire comparable au Hirak.
La criminalisation de la parole en ligne illustre cette évolution. Le hashtag #ManichRadi, simple expression de mécontentement social, a été traité comme une menace politique. Les condamnations de Mohamed Tadjadit, Soheib Dabbaghi ou Mehdi Baaziz montrent que le pouvoir ne se contente plus de cibler les figures nationales de la contestation : il s’attaque désormais à toute voix susceptible de fédérer un malaise diffus. La répression numérique devient un outil de contrôle social, destiné à empêcher la formation de réseaux d’opposition, même informels.
Cette logique s’étend aux journalistes et aux intellectuels. Les condamnations de Christophe Gleizes et de Boualem Sansal traduisent une volonté de reprendre le contrôle du récit national. Le pouvoir ne tolère plus que des acteurs influents, qu’ils soient algériens ou étrangers, abordent des sujets sensibles comme la Kabylie, les frontières ou les mouvements autonomistes. La souveraineté narrative devient un enjeu politique central : l’État entend définir seul ce qui peut être dit, comment, et par qui.
La société civile organisée n’est pas épargnée. Le projet de loi sur les associations, loin d’assouplir un cadre déjà restrictif, renforce le pouvoir discrétionnaire du ministère de l’Intérieur. Les arrestations de syndicalistes et de représentants des médecins résidents montrent que les corps intermédiaires sont perçus comme des acteurs potentiellement dangereux, capables de structurer des revendications collectives. En les affaiblissant, le pouvoir cherche à empêcher l’émergence de contre‑pouvoirs institutionnalisés.
Même les lieux de mémoire deviennent un terrain de contrôle politique. L’interdiction du rassemblement à Ifri Ouzellaguen, site emblématique de la lutte anticoloniale, révèle une volonté de monopoliser la narration historique. En empêchant l’accès à ce lieu symbolique, les autorités affirment que la mémoire nationale doit rester sous leur tutelle, car elle constitue un levier de légitimité politique.
Les interdictions de voyager, souvent imposées sans notification, complètent ce dispositif. Elles permettent de neutraliser des militants sans passer par un procès, de les isoler de leurs réseaux, de les empêcher de témoigner à l’étranger. L’expulsion de Nassera Dutour, figure de la lutte contre les disparitions forcées, illustre cette stratégie silencieuse mais redoutablement efficace.
Pris ensemble, ces éléments dessinent une stratégie cohérente : prévenir plutôt que réprimer. Le pouvoir ne se contente plus de répondre aux mobilisations ; il cherche à empêcher qu’elles puissent naître. Il agit en amont, en fragmentant les réseaux, en contrôlant les récits, en verrouillant les espaces d’expression, en neutralisant les figures influentes. C’est une gouvernance par la fermeture, qui vise à stabiliser le système politique en réduisant au minimum les marges de contestation.
Cette stratégie comporte toutefois des risques. En étouffant les voies d’expression pacifiques, le pouvoir accroît la probabilité d’explosions sociales imprévisibles. En affaiblissant les corps intermédiaires, il se prive de relais capables d’absorber les tensions. En contrôlant la mémoire et le discours public, il peut renforcer le sentiment de déconnexion entre l’État et la société. À court terme, cette politique peut donner une impression de stabilité ; à long terme, elle peut fragiliser davantage un système déjà éprouvé par les crises économiques et sociales.
Le rapport de Human Rights Watch révèle ainsi une Algérie où la répression n’est plus un simple instrument ponctuel, mais un pilier de la gouvernance. Le pouvoir semble avoir fait le choix d’un modèle politique fondé sur la fermeture, la surveillance et l’anticipation des risques, au détriment de l’ouverture, du dialogue et de la participation citoyenne. C’est ce choix stratégique, plus encore que les arrestations individuelles, qui redéfinit aujourd’hui le paysage politique du pays.
Yacine M



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