Les disparus, la mémoire confisquée et la résistance des familles : l’Algérie face à son crime continu
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Dernière mise à jour : il y a 23 heures

La journée internationale contre les disparitions forcées résonne en Algérie comme une blessure ouverte que l’État s’efforce de recouvrir d’un vernis juridique opaque. Derrière les chiffres, les rapports et les discours officiels, il y a des vies suspendues, des familles qui refusent l’oubli, et un pouvoir qui a méthodiquement construit un système pour empêcher toute vérité d’émerger.
Le mouvement des familles de disparus est né au milieu des années 1990, dans un climat de terreur où les enlèvements par les forces de sécurité se comptaient par milliers. Ce mouvement, porté par des mères, des épouses, des enfants, s’est structuré autour d’une idée simple et radicale : refuser que l’État décide de la mémoire. À Alger, les rassemblements hebdomadaires devant la Commission nationale consultative des droits de l’homme ont longtemps été l’un des rares espaces publics où la parole des victimes survivait. C’est dans ce contexte qu’est apparue la figure centrale de Nassera Dutour, fondatrice du Collectif des Familles de Disparu(e)s en Algérie (CFDA), devenue la voix internationale de ce combat. Son engagement lui a valu une sanction politique : depuis le 30 juillet 2025, elle est interdite de rentrer dans son pays, un bannissement de fait qui illustre la volonté du régime d’éloigner physiquement celles et ceux qui portent la mémoire des disparus. Cette interdiction n’a jamais été justifiée juridiquement ; elle relève d’une pratique administrative punitive, utilisée pour neutraliser les figures trop visibles du mouvement.
Le CFDA et SOS Disparus ont documenté des milliers de cas, saisi les mécanismes onusiens, formé les familles à la collecte de preuves, et construit une archive citoyenne que l’État n’a jamais voulu produire. Leur travail a permis de faire reconnaître à l’international que la disparition forcée en Algérie est un crime continu, tant que le sort des victimes n’est pas élucidé. Mais cette mobilisation a rencontré un mur : l’arsenal juridique mis en place par le régime pour verrouiller toute possibilité de justice.
Au cœur de ce dispositif se trouve la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, adoptée en 2005. Présentée comme un instrument de « guérison », elle est en réalité un texte d’impunité. Son article 45 interdit toute poursuite contre les forces de sécurité pour des crimes commis durant les années 1990. Son article 46 criminalise même le fait d’évoquer publiquement la responsabilité de l’État dans les disparitions forcées, exposant les familles et les défenseurs des droits humains à des peines de prison. Cette charte n’est pas seulement un obstacle juridique : elle est un outil politique destiné à effacer la possibilité même d’un débat public. Elle transforme la mémoire en délit, la recherche de vérité en menace, et la justice en chimère.
À cette architecture légale s’ajoutent des pratiques administratives qui prolongent l’impunité : refus de délivrer des certificats de décès, blocage des procédures judiciaires, absence d’enquêtes, fermeture des locaux de SOS Disparus, surveillance des familles, intimidation des militants. Le pouvoir utilise également les dispositions élargies du Code pénal sur le « terrorisme » pour poursuivre ceux qui dénoncent les violations du passé. Le message est clair : toute tentative de vérité est perçue comme une attaque contre l’État.
Pourtant, malgré les années, les obstacles et les menaces, les familles continuent de lutter. Leur combat est devenu un acte de résistance civique, un refus de l’effacement. Elles rappellent que la disparition forcée n’est pas un événement clos, mais un crime qui se prolonge tant que l’État refuse de dire où sont les corps, qui a donné les ordres, et pourquoi ces vies ont été arrachées.
En cette journée internationale, l’Algérie apparaît comme l’un des rares pays où les disparitions forcées demeurent institutionnellement enterrées, mais politiquement vivantes. Les familles, elles, restent debout. Leur persévérance est la preuve que la vérité ne disparaît jamais complètement : elle attend, elle insiste, elle revient. Et elle finira par s’imposer, malgré les lois conçues pour la bâillonner.
La rédaction



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