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Nassera Dutour, trente ans à chercher ce qu'il reste

  • il y a 7 heures
  • 3 min de lecture

À 70 ans, son fils disparu depuis 1997, interdite d'Algérie depuis juillet 2025, ses bureaux mis sous scellés en mars 2026 : Nassera Dutour ne lâche pas.  


En janvier 2025, au premier Congrès mondial sur les disparitions forcées réuni à Genève, Nassera Dutour a pris la parole lors de la cérémonie d'ouverture. Devant les représentants d'États qui, pour certains, pratiquent encore ce que d'autres sont venus condamner, la présidente de la Fédération Euro-méditerranéenne Contre les Disparitions Forcées (FEMED) a prononcé un discours. Son fils a disparu en 1997. Il aurait 29 ans d'absence.  


Elle ne cherche plus à le retrouver vivant. Elle cherche, selon ses propres mots, « ce qu'il en reste ». Cette distinction, minuscule en apparence, dit tout de ce que la disparition forcée fait aux familles qui lui survivent : elle leur retire jusqu'à la possibilité du deuil.  


« N'importe quelle famille peut le saisir »  


À 70 ans, Nassera Dutour appartient à une génération que la Décennie noire a fabriquée de force. Entre 1992 et 2002, la guerre civile algérienne a produit entre 150 000 et 200 000 morts, et des milliers de personnes arrachées à leur domicile par des services de sécurité qui les suspectaient, souvent sans fondement, d'accointances islamistes. Le chiffre exact des disparus n'a jamais été officiellement établi par Alger.  


En février 2000, à Paris, Genève et Bruxelles simultanément, se tient la première Rencontre euro-méditerranéenne sur les disparitions forcées. De cette réunion naît une coalition, dont Dutour devient coordinatrice. En 2007, elle se mue en fédération. La FEMED regroupe aujourd'hui 23 associations dans 11 pays, et intervient de l'Argentine au Sri Lanka en passant par le Mexique, où les disparitions liées aux cartels atteignent 120 000 cas officiellement signalés.  


L'un des axes du travail de la fédération consiste à faire connaître aux familles un outil dont la plupart ignorent l'existence. Depuis l'entrée en vigueur en 2010 de la Convention internationale sur les disparitions forcées, adoptée par l'Assemblée générale de l'ONU en décembre 2006 et ratifiée par 77 États en septembre 2025, le groupe de travail onusien peut être saisi directement. « La plupart des familles ne connaissait pas ce groupe. Or, n'importe quelle famille de disparu peut le saisir », rappelle Nassera Dutour. « Les saisines restent dans l'histoire. Elles laissent une trace », poursuit-elle.  


Une trace. Le mot revient souvent. Il dit quelque chose sur ce qu'on peut espérer, et sur ce qu'on ne peut pas.  


Refoulée de son propre pays  


Le 30 juillet 2025, Nassera Dutour a été refoulée à son arrivée à l'aéroport Houari Boumediene d'Alger. Retenue pendant trois heures par la police aux frontières, questionnée, elle a été renvoyée vers Paris à bord du vol Air France AF 1455, sans qu'aucune décision de justice ne justifie ce refoulement. Lorsqu'elle a demandé aux agents les raisons de son expulsion, ceux-ci lui ont indiqué qu'elle était «membre d'une ONG», sans autre précision. Elle est citoyenne algérienne.  


De retour en France, elle a engagé un recours devant la Cour administrative d'appel d'Alger. En février 2026, la juridiction l'a rejeté, motivant sa décision par des arguments de forme : l'expiration du passeport en décembre 2025, bien que les faits de refoulement aient eu lieu sous sa validité, et l'absence d'une copie de la «décision d'interdiction», document que les autorités refusent systématiquement de notifier officiellement.  


En août 2025, des rapporteurs spéciaux des Nations unies ont transmis au gouvernement algérien une déclaration officielle dénonçant la violation des droits de Mme Dutour et exigeant des explications. La réponse de l'État algérien n'a pas été rendue publique.  


Scellés sur la mémoire  


La répression ne s'est pas arrêtée là. Le 16 mars 2026, vers 13h30, une cinquantaine de policiers en uniforme se sont présentés au siège algérois de SOS Disparus, antenne locale du CFDA. Munis d'une décision de fermeture datée du 12 mars et signée par le gouvernorat d'Alger, ils ont mis sous scellés les locaux de l'organisation. Le prétexte avancé : l'absence d'enregistrement officiel. Amnesty International rappelle que le droit international protège les associations enregistrées ou non.  


Le mémorial en ligne construit par la FEMED pour recenser les victimes a été piraté, entraînant la perte d'une part significative de la documentation accumulée depuis des années. « Je reçois régulièrement des menaces de mort, des coups de fil anonymes », confie-t-elle, sans emphase particulière, comme on décrirait les contraintes ordinaires d'un métier.  


Le 8 avril 2026, Slimane Hamitouche, membre d'une famille de disparus, a été condamné à six mois de prison ferme par le tribunal de Sidi M'Hamed pour «attroupement non armé».  


Elle part bientôt en Syrie. Le nombre de disparitions forcées recensées durant la guerre civile syrienne atteindrait les 200 000. Un terrain nouveau, la même méthode : poser une question à des gouvernements qui préfèrent que personne ne la pose.  


Amine B.  


 
 
 

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