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Liberté d’expression et de la presse : ce que le discours de Tebboune n'a pas dit le 3 mai

  • il y a 3 jours
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Dernière mise à jour : il y a 2 jours

Quatre jours après la chute de l'Algérie à la 145e place du classement RSF, le président de la République a célébré samedi une presse « libre et plurielle ». Au même moment, un journaliste français purgeait sept ans de prison à Alger, un journaliste algérien venait de basculer du sursis à la prison ferme, et la principale association de familles de disparus de la décennie noire restait sous scellés.  


Il y a deux explications possibles au discours qu'Abdelmadjid Tebboune a tenu samedi 3 mai à l'occasion de la Journée mondiale de la liberté de la presse. La première, c'est qu'il sait. La seconde, c'est qu'on ne lui dit pas. Aucune des deux n'est rassurante, mais seule l'une des deux laisse une porte ouverte.


Il faut un aplomb particulier pour vanter une presse plurielle et professionnelle au moment précis où le journaliste français Christophe Gleizes purge une peine de sept ans à la prison de Koléa à Alger, où l'ancien journaliste algérien Mustapha Bendjama vient de voir son sursis transformé en un an de prison ferme par la cour d'Annaba, où la principale association de familles de disparus de la décennie noire a été mise sous scellés par la police, où sa présidente Nassera Dutour est interdite de territoire depuis dix mois, et où une librairie indépendante d'Alger se voit signifier sa fermeture pour avoir voulu présenter le livre de la sociologue Fatma Oussedik.


Soit le chef de l'État est informé de ces dossiers et choisit de les recouvrir d'un vocabulaire qui les nie, soit son entourage filtre la réalité algérienne avec un zèle qui finit par le rendre étranger à son propre pays.  


L'hypothèse de l'ignorance n'est pas une politesse. Elle est documentée par d'autres séquences. Lorsque le président répète que le secteur agricole se porte bien, il contredit les chiffres mêmes de l'Office national des statistiques sur l'inflation alimentaire. Lorsqu'il décrit la presse algérienne comme libre, il évoque un paysage que les journalistes du pays ne reconnaissent plus. La répétition de ces décalages dessine un schéma. Celui d'un pouvoir où l'information remonte filtrée, lissée, recomposée, jusqu'au bureau présidentiel.  


Reprenons les faits que ce discours ignore 

Christophe Gleizes, journaliste sportif français de 36 ans, collaborateur des magazines So Foot et Society, a été arrêté à Tizi Ouzou le 28 mai 2024. Il préparait un reportage sur la JS Kabylie. Treize mois plus tard, le 29 juin 2025, le tribunal de Tizi Ouzou l'a condamné à sept ans de prison ferme pour « apologie du terrorisme » et « détention de publications portant atteinte à l'intérêt national ». La Cour d'appel a confirmé la peine le 3 décembre 2025. Les autorités lui reprochent des entretiens menés en 2015 et 2018 avec un dirigeant du club également proche du Mouvement pour l'autodétermination de la Kabylie, classé organisation terroriste par Alger en 2021. Selon RSF, Gleizes est aujourd'hui le seul journaliste français incarcéré dans le monde.  


Mustapha Bendjama, ancien rédacteur en chef du Provincial à Annaba, comparaît devant les tribunaux algériens depuis 2020. Le 25 février 2026, la Cour d'appel d'Annaba a aggravé une peine prononcée en première instance, transformant un an avec sursis en un an de prison ferme, assorti d'une amende et d'une indemnisation au profit du Trésor public.


Le journaliste avait disposé de deux à trois minutes pour s'exprimer, son avocat ayant été interrompu à plusieurs reprises. Il fait face à une douzaine de procédures judiciaires distinctes et est interdit de sortie du territoire national depuis 2019. En mars, Bendjama indiquait avoir quitté le journalisme « non par choix, mais par contrainte », étant devenu persona non grata dans les médias algériens. Il a saisi l'Inspection générale du ministère de la Justice ainsi que la Présidence de la République pour dénoncer les conditions de son audience. Aucune réponse à ce jour.  


Le 30 juillet 2025, Nassera Dutour, présidente du Collectif des familles de disparu·e·s en Algérie et fondatrice de SOS Disparus, débarque à l'aéroport d'Alger munie de son passeport algérien. Elle est retenue plus de trois heures à la police des frontières, puis refoulée vers Paris sans notification écrite, sans motif, sans recours immédiat. L'article 55 de la Constitution garantit pourtant à tout citoyen algérien le droit d'entrer sur le territoire national. La Cour administrative d'appel d'Alger a rejeté son recours en janvier 2026 sur des arguments de pure forme, notamment l'expiration de son passeport en décembre 2025, alors que les faits étaient antérieurs.  


Le 16 mars 2026, vers 13h30, un dispositif policier important se présente au 21 rue Mustapha Ben Boulaïd, à Sidi M'hamed. Les agents apposent les scellés sur les locaux de SOS Disparus, sur le fondement d'une décision administrative datée du 12 mars, prise à l'issue d'une réunion tenue le 10 mars au ministère de l'Intérieur. La justification officielle tient en une ligne. L'association n'aurait jamais été enregistrée.


Les autorités lui avaient en effet refusé son enregistrement pendant plus de vingt-cinq ans. La loi 12-06 sur les associations, jamais réformée, sert ici de base juridique à une fermeture politique. Slimane Hamitouche, coordinateur de l'association, sera arrêté le 8 avril 2026 lors du rassemblement hebdomadaire des familles de disparus, et condamné le lendemain à six mois de prison ferme, sans mandat de dépôt, pour « attroupement non armé ».  


Le 18 avril 2026, à Alger, la Librairie des Beaux-Arts, fondée par Boussad Ouadi, fait l'objet d'une procédure de fermeture administrative. La librairie devait accueillir une vente-dédicace du dernier livre de la sociologue Fatma Oussedik, Les identités rebelles, publié par Koukou Éditions, maison fondée par Arezki Aït Larbi. L'ouvrage porte sur le Mzab. La rencontre a été interdite et le livre retiré des rayons.  


À ce tableau, il faut ajouter une donnée chiffrée

Dans son classement 2026, publié quatre jours avant le 3 mai, Reporters sans frontières place l'Algérie à la 145e place sur 180 pays, en recul de dix-neuf rangs en un an. C'est l'une des dégradations les plus marquées d'Afrique du Nord. Le pays se situe désormais derrière la Tunisie (137e), la Libye (138e) et le Rwanda (139e), et très loin du Maroc (105e).


RSF évoque pour l'Algérie un climat fait de détentions, de censure et de harcèlement en ligne contre les médias indépendants. La région MENA, dans son ensemble, est devenue la zone la plus dégradée au monde pour l'exercice du journalisme.  


Aucun de ces faits ne figure dans le discours présidentiel du 3 mai. Aucun n'est évoqué, même par allusion. Le chef de l'État célèbre une presse qu'il ne nomme pas, salue des journalistes qu'il n'identifie pas, évoque un pluralisme dont les lecteurs algériens chercheraient en vain la trace dans leurs kiosques.  


C'est ce blanc qui interroge. Un président peut mentir sciemment, c'est une option politique, condamnable mais lisible. Il peut aussi parler dans le vide, parce que personne autour de lui ne lui rappelle ce qu'il dit.


Le silence des conseillers vaut alors plus que le discours du chef. Il indique que la fonction présidentielle s'est progressivement coupée des informations dont elle aurait besoin pour être tenue. Dans une démocratie, ce sont la presse, les juges, l'opposition parlementaire, les contre-pouvoirs administratifs qui assurent ce travail de rappel à la réalité. En Algérie, ces canaux ont été soit affaiblis, soit absorbés. Reste l'entourage immédiat. Et l'entourage, par construction, dit au prince ce qu'il pense que le prince veut entendre.  


Une vieille règle de gouvernement veut que les régimes les plus aveugles soient ceux qui ont fait taire leurs propres avertisseurs. L'Algérie de mai 2026 illustre cette règle. Le 3 mai, à la même heure où le président célébrait la liberté de la presse, Christophe Gleizes purgeait sa peine de sept ans , Mustapha Bendjama venait de basculer du sursis à la prison ferme, Nassera Dutour était toujours bloquée à l'étranger, les locaux de SOS Disparus restaient sous scellés et Slimane Hamitouche entamait ses six mois de prison ferme. La question n'est donc pas de savoir si le chef de l'État dit la vérité. Elle est de savoir si on la lui dit.  


Amine B.  

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